18.04.2010

bon, oui, alors, euh, comment dire?

Ce n’est pas la première fois que je reçois un petit mot de quelqu’un qui exprime son agacement au sujet du euh dans la parole. « Je suis toujours choqué d’entendre à la radio et à la télévision des personnalités importantes, politicards, artistes, professeurs, etc. qui ne sont pas capables d’exprimer trois mots sans placer un euh ! » m’écrit ainsi un lecteur escagassé.

Je ne nie pas que la trop grande fréquence de euh ou l’allongement démesuré de sa voyelle puisse devenir gênant, mais j’aimerais quand même réhabiliter la réputation de cette particule verbale, pour trois raisons. Primo, elle prouve que la personne qui s’exprime est en train de réfléchir à ce qu’elle dit. À l’heure des « éléments de langage » préparés par des communicants à l’intention d’un personnel politique qui les débite par cœur devant les caméras, c’est rassurant : la garantie que le discours n’est pas entièrement préfabriqué, en quelque sorte. Secundo, la règle de base de tout échange est que l’on parle chacun son tour. Cette alternance est réglée par deux principes : on attend que l’autre ait fini de parler avant de prendre la parole, mais on évite de laisser un silence après qu’il a fini de parler. De ce point de vue, euh est bien pratique. Il vous permet d’occuper le terrain pendant que vous réfléchissez à ce que vous dites. Si rien ne sort de votre bouche pendant que vous travaillez à la mise en mots, vous allez vous faire piquer la parole en vertu de la règle « pas de silence entre les tours » ; euh vous permet donc de garder la parole. Et tertio, les euh permettent à votre interlocuteur de voir où vous voulez en venir, d’anticiper votre propos, voire de suggérer les paroles que vous cherchez. Cette collaboration dans la fabrication du discours améliore l’intercompréhension. Ces trois raisons font de euh un lubrifiant discursif dont on ne saurait se passer.

 

(Chronique du Matin Dimanche, édition du 18 avril 2010)

07.03.2010

La publicité ne passera pas par moi

Il y a quelques années, Google a râlé parce qu’on dénaturait sa marque en la faisant passer par la moulinette de la langue pour néologiser à tout vent. Google, c’est en fait Google®, et les inventeurs des verbes googler, du nom googlage, de l’adverbe googlement et de l’adjectif googlable ont été priés de surveiller leur langage. En vain, puisqu’aujourd’hui ces termes sont largement attestés sur la Toile, comme dans nos échanges quotidiens.

Les vendeurs en tout genre n’aiment donc pas qu’on attente à l’intégrité linguistique de leurs marques, mais ils ont toutes les astuces pour les faire circuler en dehors du genre publicitaire clairement identifié comme tel. Il s’agit de vous exposer aux produits alors que votre attention est attirée par autre chose. Cette stratégie marketing appelée « placement de produits » se fait beaucoup au cinéma. Il paraitrait même que ça augmente l’efficacité de la pub : votre cerveau enregistre à votre insu et vous prédispose à acheter la marque en question. Tout est bon pour augmenter les bénéfices des actionnaires.

En lisant le dernier de roman de Philippe Djian, Incidences, je me suis demandé si le placement de produits n’avait pas gagné la littérature. Voitures, cigarette, médicaments, cosmétiques… Il y a tellement de marques que, forcément, ça éveille des soupçons. S’agit-il d’une stratégie stylistique ou commerciale ? Touche-t-il chaque fois qu’il cite ? Mystère…

Mais le pompon en matière de publicité clandestine est atteint avec le *Schtroumpf Learning Center (*pseudonyme) qui vient d’ouvrir ses portes à Lausanne. Il ne s’agit plus seulement de voir en vous une cible potentiellement acheteuse, mais aussi de vous transformer en support de diffusion sonore ou visuel, en vous obligeant à dire ou à écrire schtroumpf chaque fois que vous parlez de la médiathèque de l’EPFL.

Comme le sida, ça ne passera pas par moi !

 

(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 7 mars 2010)

 

 

19.12.2009

La tarte à la crème de l'excellence

J’ai beau cultiver une distance professionnelle de bon aloi avec toutes les expressions langagières quelles qu’elles soient, il y a tout de même des mots qui m’énervent. « Excellence », par exemple.

En fait, le mot n’en peut rien, bien sûr. Mais il est utilisé par des personnes qui, sous prétexte de contribuer à la bonne marche de la société, nous balancent des morceaux de discours tellement préfabriqués qu’ils ont comme un petit goût d’ordinaire de la messe.

Excellence est calqué sur le latin excellentia, lui-même dérivé de l’adjectif excellens, « éminent, d’une valeur supérieure ». C’est en fait le participe présent de excellere « dépasser, être supérieur ». L’adjectif signifie, selon le Robert historique, « qui, dans son genre, atteint une qualité proche de la perfection » et le nom excellence « est entré dans le vocabulaire à la mode vers 1980 pour désigner une appréciation très favorable concernant un service, une institution ». La liste des choses pouvant prétendre à l’excellence s’est enrichie depuis : des pôles, des centres, des écoles, des parcours, des pratiques, des bourses, des certificats, des hôpitaux, des hôtels… toute entreprise humaine est susceptible de devenir « d’excellence ». Et comme le dit Valais Excellence Management System® (sic) : « Le succès d'une entreprise passe par le professionnalisme et par l'excellence des prestations offertes ».

Mais voilà, quand il y a trop de monde dans l’excellence, ça ne va plus, puisque le but est d’être supérieur aux autres. Il faut donc maintenant viser la superexcellence, expression d’ores et déjà très courante en anglais.

Si vous songez à vous lancer dans les affaires liées aux démarches qualité, je vous conseille de créer un label de supersuperexcellence : le mot n’est pas encore attesté sur la Toile, et vous pourrez vous enorgueillir de dépasser même les Américains.

 

(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 20 décembre 2009)

 

Bonus

28.11.2009

Le malade et le plantigrade

Dimanche passé, sur Espace 2 comme dans le Matin Dimanche, un fait divers relate la mésaventure vécue par un homme de 25 qui est tombé dans le nouvel enclos des ours bernois et qui s’est fait attaquer par l’un d’eux, « Finn », 4 ans, lequel s’est fait tirer dessus par la police.

Les rédacteurs de ce fait-divers doivent dénommer les protagonistes, mais également éviter les répétitions, comme tous scripteurs qui se respectent. Dans les deux médias, on parle dans les premières lignes, d’un « handicapé mental de 25 ans » et d’un « ours ». Dans le journal papier, le rédacteur choisit ensuite de parler du « malade  » et du «  plantigrade  » pour éviter la répétition mal venue.

Ces mots ont attiré mon attention car ils montrent bien la difficulté à parler des êtres humains intellectuellement handicapés. L’ours est un plantigrade, c’est une classification scientifique, elle est objective. La reprise par « le plantigrade » ne pose aucun problème. Mais lorsqu’il s’agit de ne pas répéter « un handicapé mental », la tâche se complique. On lit « Le malade est monté sur une clôture et il est tombé dans l’enclos ». Une personne handicapée est-elle une personne malade ? Tout le monde ne s’accordera pas sur cette dénomination pour le moins subjective.

A la radio romande, le journaliste est confronté au même problème de reprise : on est sans nouvelle de la santé de l’« humain » et de l’« animal » conclut-il à 7h du matin, des « protagonistes » préfère-t-il dire une heure après.

Quant à la brève du Matin Dimanche, elle se termine par « Blessé, l’ours est rentré dans son abri. Il a été confié à un vétérinaire ». Mais rien n’est dit sur la prise en charge du jeune homme. Le rédacteur semble présupposer que le sort de l’ours préoccupe davantage le lectorat que celui de la personne grièvement blessée. Là aussi, question subjectivité, c’est assez parlant.

 

(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 29 novembre 2009)

15.08.2009

Stéréotypes croisés

Le feuilleton de l’été autour de la succession Couchepin nous donne tous les jours de beaux exemples de subjectivité médiatique. Impossible de ne pas être d’abord romand ou tessinois quand on est éditorialiste dans la presse suisse.
Vu de ce côté-ci des Alpes, Pelli est un «Machiavel tessinois», un «Florentin», on évoque (Le Temps du 12 aout) «un rictus et un regard qui trahissent un caractère de joueur». Il y a bien un peu d’admiration dans ces jugements, mais le stéréotype de l’Italien roi de la combinazzione n’est pas très loin non plus. Un Tessinois n’est-il pas finalement une sorte d’Italiens pour le Romand bon teint ?
En revanche, les références à Machiavel sont totalement absentes de la presse tessinoise. Dans le Corriere del Ticino, on préfère souligner que Pelli «dimostra grande senso tattico e intelligenza politica». Finalement, tout le monde est d’accord, mais on sent bien la subjectivité communautaire : le regard porté par les médias lémaniques sur le concurrent tessinois des quatre prétendants romands est légèrement biaisé par un stéréotype négatif de l’italianité.
Qu’on se rassure, il en va de même dans l’autre camp ! Broulis est peut-être un «fin renard» qui n’a rien à envier à «Pelli le Florentin» (édito de 24 Heures de jeudi), mais pour le Corriere del Ticino (11 aout), c’est un «simpaticone» (un rigolo) qui de plus «non mastica il tedesco». Le stéréotype du Romand un peu touriste et ataviquement monolingue n’est pas loin non plus. Et les candidatures romandes sont balayées d’un revers de manche : elles ne sont que l’émanation «dei campanilismi regionali, locali o linguistici o delle velleità personalistiche». C’est l’esprit de clocher romand et l’ambition personnelle des coqs politiques francophones qui sont montrés du doigt. À se demander si les Romands ne seraient pas finalement une sorte de Français pour les Tessinois !

 

(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 16 aout 2009)

02.05.2009

Les noms de la grippe

Au début, on a parlé de grippe porcine. Par analogie avec la grippe aviaire de l’épisode précédent du feuilleton à succès « La pandémie qui menace l’humanité ».
Il y a bien sûr des raisons à cela, le virus H1N1 est à l’origine abrité par le porc. Mais voilà que deux groupes d’intérêt s’élèvent vigoureusement contre cette appellation. Les éleveurs de porc tout d’abord, et notamment européens, qui ont fait pression sur leur Commission. Celle-ci enjoint alors les médias à parler de nouvelle grippe. Mais on sent bien que l’étiquette ne colle pas. Un danger aussi imminent et grave ne peut se contenter d’un nom aussi lénifiant. Comment faire les gros titres des journaux avec « Epidémie de nouvelle grippe » ? Ridicule.
Les ultra-orthodoxes juifs et musulmans ont aussi élevé la voix : le tabou alimentaire sur la viande de porc contamine le nom même de l’animal. Parler de la grippe porcine, c’est offenser les croyants de ces deux religions. Les uns et les autres rappellent l’origine de la pandémie, le Mexique, et demandent instamment aux journalistes et à l’OMS de changer d’appellation : « grippe mexicaine » est plus appropriée selon eux. Il y a déjà une liste avec les grippes espagnole, de Honk-Kong et asiatique, on s’y retrouve. Non mais ça va pas protestent les Mexicains ! Notre pays n’est pour rien dans cette histoire de virus, le sud des Etats-Unis est tout aussi concerné. Si on veut absolument que le nom de la grippe fasse référence à son origine géographique, il faut choisir l’adjectif « nord-américain-e ».
Sur ce, jeudi passé, l’OMS y va de la louche baptismale officielle et enjoint tout le monde à utiliser la dénomination qui ne fâche personne : A(H1N1).
Aachun-ènun… ça ne ressemble à rien, et les locuteurs feront tout pour l’éviter, quitte à faire dans la périphrase comme celle entendue vendredi matin sur la RSR « cette grippe qu’on ose plus appeler porcine »…

(Chronique parue dans le Matin Dimanche du 3 mai 2009)

25.04.2009

Tempête autour de deux adjectifs

Il faut voir la situation. On est à Genève ce lundi 20 avril 2009. La conférence de l’ONU sur le racisme va commencer, tout le monde est sur les nerfs. La fée Carabosse Ahmadinejad est à la tribune, et chacun sait qu’elle n’a pas sa langue dans sa poche. Le farsi (ou persan) est une langue indo-européenne, cousine du kurde, qui s’avère totalement incompréhensible pour la quasi-totalité des membres présents à la conférence. On se repose donc entièrement sur les interprètes pour avoir accès au sens des paroles du président iranien. La tension monte quand il commence à parler d’Israël. Ce pays est le résultat d’une agression militaire qui a spolié une nation entière de son territoire «  on the pretext Jewish sufferings and the ambiguous and dubious question of Holocaust » dit le texte anglais distribué à l’avance aux interprètes (« sous le prétexte des souffrances des juifs et de la question ambiguë et douteuse de l’Holocauste »). Mais voilà qu’Ahmadinejad s’écarte de son texte ! Un interprète du farsi certifie qu’il a laissé tomber les deux adjectifs révisionnistes, pour parler de « the abuse of the question of the Holocaust ». 
Un orateur qui s’écarte du texte prévu, et dans de telles circonstances, c’est la croix et la bannière pour les traducteurs en direct. L’interprète en langue anglaise arrête de parler lorsqu’il se rend compte que le président iranien ne lit pas ce qui est écrit. Il ne prononcera jamais la fin de la phrase. En revanche, l’interprète vers le français traduit ce que dit vraiment le président iranien, qui parle « des abus de la question de l’Holocauste ».
Aux dernières nouvelles, c’est le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, qui aurait convaincu le vindicatif président iranien de ne pas utiliser dans son discours les adjectifs incriminés. Ce geste de conciliation d’Ahmadinejad semble avoir passé totalement inaperçu dans la confusion générale.

(Chronique parue dans le Matin Dimanche du 26 avril 2009)

24.01.2009

A stéréotype, stéréotype et demi

On le sait, 90% du volume d’un iceberg est situé sous la surface de l’eau. On peut dire la même chose d’un stéréotype dans le discours : il est bien davantage dans le non-dit, dans l’implicite, que dans les phrases qui le contiennent. Il suffit de très peu de mots pour imaginer le gros stéréotype qui flotte dessous !
Certes, je dormais encore d’une oreille ce samedi matin 17 janvier à 7h, en écoutant la radio romande. Donc je ne garantis pas une fidélité absolue dans les propos que je vais rapporter ici, mais quand même.
C’est un prof de l’EPFL qui fait part d’une action « spécial filles » pour encourager ces dernières à s’engager dans des métiers encore considérés comme typiquement masculins. Il dit qu’il faut lutter contre les stéréotypes, et que les études au Poly c’est aussi pour les femmes. Ingénieure mécanicienne, par exemple. Certains imaginent encore qu’être ingénieur en mécanique, c’est mettre les mains dans l’huile et la graisse. Pas du tout ! explique le professeur : aujourd’hui tout passe par la conception informatique. Et justement, ce qu’il y a de bien avec l’informatique, c’est qu’on peut faire du télétravail à la maison.
Il n’en a pas dit plus, mais avec mes neurones linguistico-féministes prompts à débusquer les stéréotypes sexistes dans les mots les plus anodins, qu’ai-je entendu ? Premièrement, que les filles avec leurs jolies mains manucurées n’aiment pas se salir. Deuxièmement, que les filles seront un jour des mères, il faudra donc qu’elles s’occupent de leurs enfants et du ménage, donc qu’elles restent à la maison. Ingénieure en mécanique est justement un de ces métiers qu’on peut faire chez soi, en ayant même pas besoin de se laver les mains avant de quitter son écran de travail pour aller faire le repas ou changer la couche du petit dernier. Un métier pour femmes, donc.
Les stéréotypes sexistes sont à l’œuvre même chez ceux qui les dénoncent. C’est vrai qu’ils sont aussi traitres que les icebergs !

(Chronique parue dans le Matin Dimanche du 25 janvier 2009)

11.01.2009

Effervescence synonymique

18h. Le wagon est une vraie poubelle. Le bouffe-vite du coin a produit ses kilos de déchets, les gratuits trainent sur les sièges et jonchent le sol. J’ai pris comme résolution du jour de l’an de ne plus jamais lire ces misérables feuilles de pub, mais bon, on sait ce que valent les résolutions du jour de l’an.
Donc, j’en ramasse un qui traine et je tourne les pages à la recherche de quelque chose à lire.
Ça tombe bien, il y a un fait-divers qui parle de train. Titre : « Dix-sept canailles du rail interpellées par la police ». Usagers du train Yverdon-Payerne, vous pouvez être soulagés, annonce d’emblée le rédacteur.
Canaille du rail, la rime est riche. Et le plumitif, sur sa lancée, s’est donné de la peine pour rédiger. Il a soigné ses reprises pour éviter les répétitions. C’est la foire aux synonymes ! Les canailles du titre deviennent des apprentis truands dans la première colonne, puis des « malandrins de nationalité suisse, serbe, congolaise et monténégrine » et des gredins dans la seconde. À croire que les gratuits ont été chargés d’une mission secrète par les départements de l’éducation des cantons romands : lutter contre la pauvreté si souvent dénoncée du vocabulaire chez les jeunes à coups de synonymes vieillis et littéraires (c’est le Robert qui le dit, pas moi).
Malandrin : voleur ou vagabond dangereux. Fin XIVe. Emprunt à l’italien malandrino, dérivé du latin malandria « espèce de lèpre ». C’est ainsi qu’on a désigné les bandes de pillards qui ravageaient la France à cette époque. Les malandrins du rail de 2009, « outre l’apposition de tags, ont intimidé les voyageurs  avec des tapes au visage et des coups sur les épaules ». Fichtre.
Gredin : personne malhonnête, méprisable. Attesté en 1640 par Antoine Oudin dans son livre « curiositez françoises ». Emprunt au néerlandais gredich « avide ». Les gredins du Nord Vaudois ont été déférés au Tribunal des mineurs. Encore heureux, Tudieu !

(Chronique parue dans le Matin Dimanche du 11 janvier 2009)