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28.11.2008

Une louche de néocolonialisme gluant

Alain Bentolila est un linguiste français engagé dans les bonnes causes. Il a notamment contribué à diffuser deux idées que je caricature à peine : l’école est en faillite car les méthodes de lecture et les manuels de français produisent des illettrés; les jeunes des banlieues sont enfermés dans un ghetto linguistique, et la violence est une conséquence de leurs compétences langagières limitées.
Alain Bentolila a publié récemment un texte d’opinion (Le Monde, 21 novembre), intitulé « Combattre l’analphabétisme au Sud ».
On y lit qu’un grand nombre de pays émergents de la Méditerranée « entretiennent à grands frais des systèmes éducatifs qui ont un impact négatif sur les capacités de développement ».
Ces systèmes éducatifs produisent des diplômés de l’enseignement supérieur promis au chômage et sont incapables de fournir de la main d’oeuvre utile aux entreprises internationales, notamment françaises.
De plus, l’école « forme » (les guillemets pincettes sont de l’auteur) des « citoyens en difficulté de conceptualisation et d’argumentation ». Incapables de penser, perméables aux discours simplistes, séduits par les visions manichéennes, ils sont bêtement attirés par les fausses promesses de l’immigration. En fait, ils ressemblent singulièrement à leurs pairs qui trainent dans les cités françaises.
La solution ? Mettre en place des formations à distance françaises pour les futurs enseignants du Sud, qui court-circuitent les systèmes locaux afin d’améliorer la maitrise de la langue, française évidemment, et des savoirs de base, afin que tous les enfants des pays de la Méditerranée aient les « capacités intellectuelles d’analyser leur monde avec lucidité ». Tel devrait être l'engagement de la France, conclut Bentolila, né en 1949 en Algérie. Quelqu’un devrait peut-être lui rappeler que les colonies françaises c’est fini, et que l’école est majoritairement en arabe dans les pays du Maghreb ?

(Chronique parue dans le Matin Dimanche du 30 novembre)

23.11.2008

Léger doute

Les membres de la Société suisse des professeurs de l’enseignement secondaire étaient réunis à Fribourg le 14 novembre dernier. À l’issue de l’assemblée, leur président Hans Peter Dreyer a encore une fois mis l’accent sur l’amélioration de la maitrise de la langue locale.
De quelle langue parlait-il? Certainement pas celle de la conversation. On a pu lire dans ce journal que les filles parlaient trop et que c’était même mauvais pour leur santé ! Certainement pas non plus la langue des nouvelles technologies, vu que les enseignants n’arrivent pas à la cheville de leurs élèves pour communiquer par SMS ou clavarder. Question lecture, ça ne va pas trop mal non plus à voir l’ambiance bibliothèque des wagons matutinaux. Bien sûr, les jeunes ne lisent pas les Confessions de Rousseau mais celles de Britney dans un gratuit.
Restent donc la lecture de textes longs, où l’on ne comprend pas tout du premier coup, et l’écriture de textes complexes, où il faut résumer ce que d’autres ont écrit, donner son avis, rapporter celui d’autres personnes, argumenter… ou décrire un dispositif d’expérience et rapporter des résultats dans le cas de la rédaction technique, par exemple.
On demande aujourd’hui aux étudiants des gymnases des compétences que les générations précédentes ne développaient qu’à l’université : définir une problématique, utiliser une bibliographie, apprendre à citer ses sources correctement…
Pour pouvoir faire progresser les élèves dans la rédaction de ce type d’écrit, il faudrait être un expert. C’est-à-dire un chercheur habitué à les produire ou alors un spécialiste en didactique de textes académiques.
Sauf exception, les enseignants du gymnase ne sont ni l’un ni l’autre. Ils ont appris à écrire de tels textes quand ils étaient à l’université, mais ils ne le font plus régulièrement. Sont-ils dès lors à même d’accompagner efficacement leurs élèves dans cet apprentissage ?

(Chronique parue dans le Matin Dimanche du 23 novembre 2008).

16.11.2008

Humour blanc

Berlusconi n’a pas son pareil pour mettre en œuvre le célèbre principe publicitaire qui dit que peu importe que l’on parle en bien ou en mal du produit, pourvu qu’on en parle.
Le produit, en l’occurrence, c’est lui.
Lorsqu’un journaliste, lors d’une conférence de presse, lui demande de commenter l’élection d’Obama, toujours très satisfait de ses bons mots, le président du Conseil de la République italienne ne résiste pas au désir de répéter ce qu’il vient de déclarer à son homologue Medvedev, lors d’un tête-à-tête. Il éructe tout sourire: « Barack Obama è bello, giovane e abronzato”.
Le seul problème est qu’il n’est plus dans une conversation privée avec son homologue blanc, mais au côté du président de la Fédération de Russie et devant un parterre de journalistes qui répercutent immédiatement ses paroles à la terre entière.
Et c’est le tollé.
Berlusconi manquerait-il de sensibilité sociolinguistique ? La faculté d’adapter son langage aux différents contextes de communication est une trace de socialisation réussie. Apprendre à parler, c’est aussi apprendre ce que l’on peut dire à qui, où, comment et quand. Même les djeuns savent qu’il ne faut pas s’adresser à un éventuel futur patron comme ils ont l’habitude de s’exprimer entre eux.
Le monde entier parle de la jeunesse, de l’élégance et de la couleur de peau d’Obama. De sa race, même, car ce terme n’est pas tabou aux Etats-Unis. Mais il faut le faire dans des termes acceptables.
On ne sait pas trop si la nouvelle sortie du magnat italien choque en raison du mot bronzé, qui sonne dans sa bouche comme un euphémisme de « nègre » ou alors si c’est la vacuité du commentaire qui émeut. On a l’impression que le vieux beau italien se prononce sur l’élection de Mister America.
Dans un cas comme dans l’autre, difficile de ne pas évoquer un racisme latent d’autant plus sournois qu’il est énoncé sous la forme d’un compliment.

(Chronique publiée dans le Matin Dimanche du 16 novembre 2008)

09.11.2008

Fondue multilingue

La semaine passée, je laissais entendre que l’usage conjoint des trois langues nationales pour véhiculer un même message était en voie de ringardisation.
Erreur. Ou du moins, l’affirmation demande à être nuancée. J’ai entre les mains un carton publicitaire dans les quatre langues nationales !
Il s’agit d’une pub pour un site de vente de fondue en ligne. Je m’y rends.
J’ai le choix, pour lire les informations et faire ma commande, entre le français, l’allemand, l’italien et le romanche.
Si j’habite la Punt  et que je ne suis pas allergique au romanche standard, je peux « empustai la famusa maschaida da fondue cumponida da chaschiels extraordinaris, cultivads en il tschaler » d’un fameux fromager des Montagnes neuchâteloises. Je ne traduirai pas, rien que pour vous prouver que le romanche est une langue romane partiellement compréhensible pour quelqu’un qui peut lire en français. Vous pouvez même prendre un « abunament per 6 mais » de fondue mensuelle !
A côté du rumantsch grischun, il y a aussi l’italien. Si vous habitez Mendrisio et que vous avez découvert le fameux mélange lors de vacances dans le Jura, vous pourrez le retrouver, dans votre langue, et grâce à la poste suisse. De même si vous êtes expat tessinois à Genève ou à Zurich, vous pouvez commander « l’ottima miscela per fonduta preparata con formaggi eccezionali ». La saveur du fromage en plus de celle de votre idiome maternel.
Le multilinguisme peut aussi devenir une stratégie marketing pour autant qu’on vende un produit typiquement suisse uniquement sur le marché intérieur (envoyer une fondue par la poste en dehors des frontières nationales fait doubler le prix du fromage au kilo).
Voilà une pub qui pourrait prétendre à un soutien institutionnel si on prend au mot le 3e alinéa de l’article 70 de la Constitution : « La Confédération et les cantons encouragent la compréhension et les échanges entre les communautés linguistiques»…

(Chronique publiée dans le Matin Dimanche du 9 novembre 2008)

www.fcommefondue.ch

02.11.2008

Les langues et leurs images

Dans la boucherie au coin de ma rue, il y a de grands posters qui détaillent et nomment tous les morceaux de viande qu’on peut acheter. En haut, en grand : SCHWEIN, KALB, RIND. En plus petit à côté : porc, veau, bœuf. En attendant votre tour (et à condition de ne pas être myope), vous pouvez développer votre lexique bilingue Braten, rôti ; Geschnetzeltes, émincé, etc.
Ces affiches sont là depuis au moins 10 ans me dit-on. Elles émanent de l’Union suisse des maitres bouchers. « Avant, il y avait aussi l’italien, mais comme il y a beaucoup de Suisses-Allemands, l’italien a disparu et le français c’est surement pour bientôt », me dit la bouchère en soupirant.
Le symbole des trois langues nationales comme emblème de la suissitude a du plomb dans l’aile.
Seuls les CFF résistent. Überschreiten der Gleise verboten et le très suisse Vietato traversare i binari (on dit plutôt attraversare en Italie!) figurent toujours en dessous de « Défense de traverser les voies » dans les gares romandes, et précèdent Do not cross the railway lines. Non seulement les CFF résistent, mais ils respectent le principe de la territorialité en faisant figurer en premier la langue officielle du canton où se situe le panneau.
Par les temps qui courent, cela vous a presque un petit gout de nostalgie.
En effet, la Liberté du 18 octobre nous apprend que la politique de communication du métro de Lausanne n’a retenu que deux langues. Français et anglais.
La raison invoquée est bien sûr pratique : une ville internationale ne saurait se passer de l’anglais dans sa communication. Et plus de deux langues, c’est trop lourd.
Il y avait pourtant un moyen encore plus léger et international: les pictogrammes. Amplement suffisants pour dire qu’il est interdit de fumer ou qu’il faut se tenir aux barres.
Ne serait-ce pas plutôt une question d’image qu’un souci de transmettre des informations qui se manifeste dans un tel choix ?

(Chronique publiée dans Matin Dimanche du 2 novembre 2008)

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