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28.12.2008

Au jour d'aujourd'hui, faut-il avoir peur?

Une rédactrice du média en ligne Rue89 a eu l’idée de sonder la rédaction et les contributeurs du site au sujet des expressions fréquemment rencontrées dans la prose des journalistes, et qui finissent par énerver en raison même de leur usage fréquent.
Florilège : j’ai envie de dire, ironie de l’histoire, feuille de route, question brulante, pétards mouillés, revoir sa copie… et l’appât pour titreurs cherchant à ferrer le goujon de lecteur : Faut-il avoir peur de (la crise, l’islam, l’UDC…).
Au jour d’aujourd’hui et concrètement font partie du lot. Pourtant, comme le note un journaliste à propos de cet adverbe, « ça sert mais ça m’énerve ! ».
Concrètement permet en effet de recadrer une explication un peu longue par quelque chose de facile à comprendre : « concrètement vous rechercherez un maximum de lumière pour lire votre journal » permet de conclure efficacement une explication technique sur la presbytie, par exemple.
Au jour d’aujourd’hui montre que le parleur insiste sur le temps présent. Ce qui l’amène souvent à dénoncer une opinion ou des pratiques jugées dépassées, tout en valorisant sa propre image : « Au jour d'aujourd'hui, comment peut-on encore acheter des ampoules à incandescence?».
Cette expression remporte la palme de l’agacement, parce qu’elle est perçue comme pléonastique. Ce qui est curieux, c’est qu’aujourd’hui a aussi commencé par être un pléonasme, mais qu’il n’est plus perçu comme tel depuis la fin du XIVe siècle. Il signifie bien à l’origine « au jour d’aujourd’hui », « hui » étant le reste de hodie, « aujourd’hui » en latin.
Hodie se retrouve dans le hoy espagnol, le hoje portugais et l’oggi italien. Pas de redoublement du sens dans ces langues, alors que le français y tient : ses locuteurs réactivent le pléonasme quand celui de la locution au jour d’ui (attestée vers 1150) n’est plus perçu !
Ça énerve, mais la langue c’est plus fort que toi.

(Chronique parue dans le Matin Dimanche du 28 décembre 2008)

Merci à James Costa de m'avoir communiqué le lien:

http://www.rue89.com/et-pourtant/2008/12/21/votez-pour-les-tics-de-langage-qui-vous-agacent

 

16.12.2008

Yes we can!

La conaissance de l’ortografe est-elle en train de jouer le même rôle que celle du latin il y a encore quelques décenies ? C’est la tèse d’André Chervel, historien de l’éducation en France, qui vient de sortir un petit livre dont le titre comporte trois mots qui lui valent l’intérêt des médias : ortografe, crise et école.
Faute d’avoir pu réformer de manière radicale l’ortografe du français, et faute d’y consacrer un temps sufisant à l’école primaire et secondaire, la conaissance de cette ortografe est de plus en plus parcèlaire à la sortie de l’école obligatoire. Ce constat est étayé par plusieurs études, il est indéniable. On s’acheminerait vers un état où l’ortografe est une pratique d’élite.
Faut-il pour autant, come le préconise André Chervel, augmenter le nombre d’heures consacrées à son étude à l’école obligatoire ? Pas forcément. On peut aussi voir l’aprentissage de l’ortografe come faisant partie d’un savoir-faire professionel ou préprofessionel qui s’acquière dans le post-obligatoire, en lien avec le tipe de textes que les aprentis ou les étudiants doivent rédiger. Prolonger la période d’aprentissage me parait plus sage que la densifier.
Revenir à un enseignement sistématique de l’ortografe ne sufira pas. Aux grands maus les grands remèdes, Chervel pense qu’il faut aussi réformer les règles pour qu’elles soient plus simples à aprendre et à mémoriser. Vous avez ici un échantillon des trois changements majeurs qu’il préconise : supression de toutes les doubles consones inutiles pour la prononciation ainsi que des lettres grecques, généralisation du « s » du pluriel pour tous les noms et tous les adjectifs.
Ces nouvèles façons d’écrire simplifieraient la tâche des élèves et des enseignants. Et elles raprocheraient le français de ses langues voisines : l’italien et le portugais écrivent ortografia, l’espagnol ortografía…
A quand un Matin Dimanche en ortografe nouvèle pour montrer que c’est possible ?

(Cronique parue dans le Matin Dimanche du 21 décembre)

14.12.2008

La désintermédiarisation

Émoi dans l’Hexagone. Les ministères de l’Education et de l’Enseignement supérieur et de la recherche sollicitent des boites de communication pour surveiller ce qui se dit-écrit sur le net.
Concrètement, il s’agit de « repérer les leaders d’opinion, d’analyser leur potentiel d’influence et leur capacité à se constituer en réseau » afin d’« anticiper et évaluer les risques de contagion et de crise ». En bref, il s’agit de contenir le « risque opinion » dans les milieux de l’éducation.
La boite qui se verra attribuer le pactole de 220'000 euros pour un an devra rendre des notes quotidiennes et des rapports hebdomadaires synthétisant les opinions jugées les plus risquées pour le gouvernement, en clair celles qui mettent en cause sa politique.
À l’heure où chacun peut s’exprimer sur la Toile, où circulent des pétitions qui récoltent des milliers de signatures en un rien de temps, on comprend que les gouvernants dépensent du pognon pour surveiller ce bouillon de culture… duquel pourraient s’échapper quelques virus contagieux.
Est-ce du flicage ou de l’analyse de l’opinion publique au même titre que les sondages ?
Tout dépendra de ce que feront les dirigeants des informations qu’ils reçoivent. Certains profs qui tiennent des blogs critiques pourront se sentir dans le collimateur de leur employeur.
La démocratie change quelque peu d’allure. La parole publique, organisée, structurée par les partis politiques ou les syndicats, et portée par une personne élue, semble perdre de sa force au profit de la parole « des gens », pseudonymisés ou non sur Internet.
Les professionnels de la communication ont déjà un mot pour ça : la désintermédiatisation. Est-ce l’avènement d’une démocratie directe idéale, ou le début d’une forme de tyrannie dans laquelle les gouvernants surveillent le troupeau des gens afin d’avoir toujours un coup d’avance sur les opposants pour se maintenir au pouvoir  ?

(Chronique parue dans le Matin Dimanche du 14 décembre 2008)

07.12.2008

L'économie et les néologismes

Les économistes comme les médecins ou les informaticiens jargonnent entre eux. C’est normal. Quand on est spécialiste d’un domaine, on utilise un lexique spécialisé. Parfois, quelques mots s’échappent des conversations entre spécialistes pour entrer dans le discours public. En général, leur sens n’est pas vraiment compris, mais ils deviennent emblématiques d’un certain discours.
La crise financière et économique en cours provoque un discours aisément reconnaissable. Il porte et renvoie en écho des mots comme, entre autres, titrisation et valeurs illiquides. Petit tour dans les dictionnaires pour voir s’ils s’y trouvent déjà.
Titrisation y est en bonne place. Étiqueté comme néologisme économique et financier des années 80. D’après ce que j’ai compris, la titrisation est une opération magique qui consiste à transformer une dette en argent avec un bout de papier appelé « titre ».
À côté de titrisation, on trouve aussi conglomératisation et sécuritisation, autres néologismes qui n’ont pas franchi les frontières du jargon des économistes et qui garderont donc leur opacité dans cette chronique. La dérivation en -isation indique qu’il s’agit d’un processus et on en restera là.
Illiquide est tellement néologique qu’il est encore inconnu des dictionnaires papier. Mais il figure dans le Wiktionnaire avec cette définition « Qui ne permet pas une conversion facile en argent liquide ». Illiquide est fait sur le modèle de légal/illégal, logique/illogique, licite/illicite... Rien à redire. Une « valeur illiquide » n’est pas une valeur solide. Au contraire, si elle l’était, elle serait convertible en liquide. Vendable, quoi. Or, justement, elle ne l’est plus : les titres sont devenus illiquides, vu qu’ils sont invendables, parce qu’ils ne valent plus rien (vous me suivez ?).
Grâce à la fiabilité du système linguistique, on crée sans problème un mot nouveau qui éclaire un des aspects les plus fragiles du système économique.


(Chronique parue dans le Matin Dimanche du 7 décembre 2008)

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