« 2008-12 | Page d'accueil
| 2009-02 »
31.01.2009
La tessiture a bon dos
Après s’être fait dire qu’elle avait une « voix spéciale » lui permettant de doubler en français uniquement des actrices « comme elle », une comédienne française métisse a saisi la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l'Egalité, qui a reconnu le bien-fondé de sa plainte.
En ce qui concerne le doublage des voix anglophones en français, oui, il y a bien discrimination des comédiens non blancs. L’enquête de la Halde confirme l’existence des préjugés discriminatoires dénoncés par Yasmine Modestine. Et comme souvent, ces préjugés ont l’allure de la plus solide évidence : les noirs ont une voix grave, les asiatiques ont une voix aigüe mais les blancs — comme par hasard — ont une large tessiture qui leur permet de tout faire… notamment de doubler des acteurs noirs connus. Mais on ne saurait faire appel à un ou une comédienne noir(e) pour doubler la voix d’un acteur blanc.
Yasmine Modestine, francophone native, dit son ras-le bol de ce racisme pas méchant mais bien discriminatoire. Elle pointe du doigt l’imaginaire blanc francophone qui croit à l’existence d’un « accent noir ».
Cette croyance est bien présente dans les commentaires qu’on trouve sur la Toile en réaction à cette affaire. Plusieurs personnes s’insurgent contre ce qu’elles considèrent comme une dérive du politiquement correct, en s’appuyant sur la soi-disant évidence biologique d’une particularité de la voix des noirs. « Et moi qui suis un homme, pourquoi ne suis-je jamais sélectionné pour doubler une actrice ? Il y a discrimination, je vais saisir la Halde… » argumente ironiquement (et bêtement) un internaute.
Et on en appelle à la science : et si c’était vrai, cette histoire de tessiture plus large chez les blancs ? Pas besoin de faire une recherche pour réfuter cette hypothèse : si vous ne voyez pas la personne qui parle, vous ne pouvez pas deviner la couleur de sa peau.
Faites le test : écouter Yasmine Modestine les yeux fermés !
http://www.dailymotion.com/video/x53snq_interview-de-yasmine-modestine-les_news
(Chronique parue dans la Matin Dimanche du 1er février 2009)
06:10 Publié dans stéréotypes | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
24.01.2009
A stéréotype, stéréotype et demi
On le sait, 90% du volume d’un iceberg est situé sous la surface de l’eau. On peut dire la même chose d’un stéréotype dans le discours : il est bien davantage dans le non-dit, dans l’implicite, que dans les phrases qui le contiennent. Il suffit de très peu de mots pour imaginer le gros stéréotype qui flotte dessous !
Certes, je dormais encore d’une oreille ce samedi matin 17 janvier à 7h, en écoutant la radio romande. Donc je ne garantis pas une fidélité absolue dans les propos que je vais rapporter ici, mais quand même.
C’est un prof de l’EPFL qui fait part d’une action « spécial filles » pour encourager ces dernières à s’engager dans des métiers encore considérés comme typiquement masculins. Il dit qu’il faut lutter contre les stéréotypes, et que les études au Poly c’est aussi pour les femmes. Ingénieure mécanicienne, par exemple. Certains imaginent encore qu’être ingénieur en mécanique, c’est mettre les mains dans l’huile et la graisse. Pas du tout ! explique le professeur : aujourd’hui tout passe par la conception informatique. Et justement, ce qu’il y a de bien avec l’informatique, c’est qu’on peut faire du télétravail à la maison.
Il n’en a pas dit plus, mais avec mes neurones linguistico-féministes prompts à débusquer les stéréotypes sexistes dans les mots les plus anodins, qu’ai-je entendu ? Premièrement, que les filles avec leurs jolies mains manucurées n’aiment pas se salir. Deuxièmement, que les filles seront un jour des mères, il faudra donc qu’elles s’occupent de leurs enfants et du ménage, donc qu’elles restent à la maison. Ingénieure en mécanique est justement un de ces métiers qu’on peut faire chez soi, en ayant même pas besoin de se laver les mains avant de quitter son écran de travail pour aller faire le repas ou changer la couche du petit dernier. Un métier pour femmes, donc.
Les stéréotypes sexistes sont à l’œuvre même chez ceux qui les dénoncent. C’est vrai qu’ils sont aussi traitres que les icebergs !
(Chronique parue dans le Matin Dimanche du 25 janvier 2009)
10:57 Publié dans Analyse de discours | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
17.01.2009
Affaires boursières
C’est une histoire à rebondissement. Depuis quelque temps circule sur les sites dédiés aux bagnoles une rumeur à propos de Koleos, nom donné au premier 4x4 fabriqué par Renault. Photocopie du Robert à l’appui, des internautes diffusent l’information suivante: COUILLE n.f. (grec koleos)… Bien sûr, ça donne lieu à de nombreux commentaires, un peu gras, du genre : « Après la Clito, la Couille» ou « La Renault Biteos et Mouleos en 2010 et 2011 »…
Le seul problème, c’est que la photocopie de la page du dictionnaire donnée comme preuve est bidon. Non seulement il ne s’agit pas du Robert, mais en plus l’origine donnée est fausse car, voyez-vous, couille est le prolongement d’un coleus latin qui n’a rien à voir avec le koleos grec malgré leur ressemblance frappante !
L’origine de coleus n’est pas claire, mais le mot pourrait être une variante de culleus « sac de cuir, outre », on voit bien l’image.
Le nom, au masculin en latin écrit classique, aurait un pendant (sic !) féminin colea dans le latin parlé, qui aboutirait à coille en ancien français, puis à notre couille moderne.
Quant à koleos… c’est là que l’histoire rebondit !
En grec ancien, le neutre koleon signifie « gaine, fourreau ». Dans l’antiquité le mot s’utilise déjà pour désigner, et là aussi on voit bien l’image… le vagin. En grec moderne, le masculin koleos ne veut plus que dire « vagin », c’est un mot tout ce qu’il y a de plus normal, pas argotique du tout.
La pub sur le site grec du constructeur automobile commence ainsi: « Βρίσκει κανείς πολύ γρήγορα την άνεσή του στο τιμόνι του Koleos », ce qui veut dire, en gros, pour les Grecs qui arrivent à lire l’alphabet latin et qui doivent bien rigoler : « on trouve très vite son plaisir aux commandes du vagin » !
Mais quelles sont les raisons qui ont poussé les génialeux créatifs de la marque à appeler ainsi leur carriole? Un kilo de sucre au lecteur ou à la lectrice qui nous permettra d’en savoir plus !
(Chronique parue dans le Matin Dimanche du 18 janvier 2009)
Merci à Matteo Capponi, docteur en grec ancien et lecteur du grec moderne, pour ses recherches sur l'origine et le sens du terme koleos, que j'espère avoir fidèlement présenté ci-dessus!
11.01.2009
Effervescence synonymique
18h. Le wagon est une vraie poubelle. Le bouffe-vite du coin a produit ses kilos de déchets, les gratuits trainent sur les sièges et jonchent le sol. J’ai pris comme résolution du jour de l’an de ne plus jamais lire ces misérables feuilles de pub, mais bon, on sait ce que valent les résolutions du jour de l’an.
Donc, j’en ramasse un qui traine et je tourne les pages à la recherche de quelque chose à lire.
Ça tombe bien, il y a un fait-divers qui parle de train. Titre : « Dix-sept canailles du rail interpellées par la police ». Usagers du train Yverdon-Payerne, vous pouvez être soulagés, annonce d’emblée le rédacteur.
Canaille du rail, la rime est riche. Et le plumitif, sur sa lancée, s’est donné de la peine pour rédiger. Il a soigné ses reprises pour éviter les répétitions. C’est la foire aux synonymes ! Les canailles du titre deviennent des apprentis truands dans la première colonne, puis des « malandrins de nationalité suisse, serbe, congolaise et monténégrine » et des gredins dans la seconde. À croire que les gratuits ont été chargés d’une mission secrète par les départements de l’éducation des cantons romands : lutter contre la pauvreté si souvent dénoncée du vocabulaire chez les jeunes à coups de synonymes vieillis et littéraires (c’est le Robert qui le dit, pas moi).
Malandrin : voleur ou vagabond dangereux. Fin XIVe. Emprunt à l’italien malandrino, dérivé du latin malandria « espèce de lèpre ». C’est ainsi qu’on a désigné les bandes de pillards qui ravageaient la France à cette époque. Les malandrins du rail de 2009, « outre l’apposition de tags, ont intimidé les voyageurs avec des tapes au visage et des coups sur les épaules ». Fichtre.
Gredin : personne malhonnête, méprisable. Attesté en 1640 par Antoine Oudin dans son livre « curiositez françoises ». Emprunt au néerlandais gredich « avide ». Les gredins du Nord Vaudois ont été déférés au Tribunal des mineurs. Encore heureux, Tudieu !
(Chronique parue dans le Matin Dimanche du 11 janvier 2009)
12:02 Publié dans Analyse de discours | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
03.01.2009
Louze attitude
Jusqu’à ce qu’on me suggère de faire une chronique autour de l’expression la louze, je croyais qu’il n’y avait aucune différence de prononciation entre loose (lâche, détendu) et to lose (perdre).
Erreur ! Comme me l’apprend un site australien : « loose is when your pants are loose and falling down » (autrement dit, quand vous perdez votre falzar) et ça se prononce « lousse », alors que to lose se prononce comme Toulouse.
Bref, les anglophones, qui sont habitués à voir deux oo dans un mot pour que cela fasse « ou », ont tendance à écrire looser à la place de loser. C’est une évolution qui semble inéluctable, mais regrettable pour les gardiens de l’orthodoxie du British English. Certains n’hésitent pas d’ailleurs à mettre la faute sur les Américains.
Notez qu’on peut être gardien de l’orthodoxie britannique et avoir de l’humour : « On s’en bat les kooyes de ces pseudos théories de l’évolution de la langue. Quelqu’un qui écrit looser mérite des coups de fouet, c’est tout. » peut-on lire dans un des nombreux commentaires postés sur la Toile à propos de cette erreur pas vraiment fatale.
Les francophones ont emprunté loser/looser, et le prononcent « louzeur » ou « louzère ». Un louzeur est un perdant. Et ce mot s’est tellement bien implanté en français qu’il permet d’en produire d’autres.
Notamment la louze, ou louse, ou encore loose (si on veut faire anglophone) ou lose (si on veut faire anglophone cultivé). La louze, c’est quand rien ne va plus mais qu’on reste philosophe. Christian Constantin pourrait se dire roi de la louze, par exemple.
Dans la même famille, on trouve aussi louzer, synonyme de « merder » (« j’ai trop loosé sur ce coup là ») et se louzer, « se tromper, se planter » (« je me suis losé dans ce test »).
L’orthographe francisée fait disparaitre l’origine de l’emprunt en intégrant louze dans la liste des mots argotiques en -ouze : bagouze, barbouze, flouze, piquouze…
La louze attitude sera très tendance en 2009 !
(Chronique parue dans la Matin Dimanche du 4 janvier 2009)
20:53 Publié dans néologie | Lien permanent | Commentaires (13) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note




