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28.02.2009
On se connait?
Il y a un point commun entre Pierre Marcelle, le chroniqueur Hors d’Âge de Libération et Walt Kowalski, le personnage principal tout aussi délibérément vieux jeu du dernier film de Clint Eastwood, « Gran Torino ».
Pierre Marcelle s’énerve parce que la SNCF cherche à lui vendre des billets « bons plans » dans un courriel publicitaire où elle lui donne du «Bonjour Pierre».
Walt Kowalski plisse les yeux et crispe la mâchoire comme seul un Clint Eastwood furibard sait le faire, en remettant à sa place un jeune prêtre qui lui adresse un empathique et cordial « Hi Walt » avant de l’enjoindre à venir se confesser pour respecter les dernières volontés de sa femme qui vient de mourir.
Les deux vénérables ont la même réaction indignée: « Est-ce qu’on se connait ? » demande Pierre Marcelle, « est-ce qu’on a jamais gardé des cochons ensemble ? Le département communication de la SNCF n’est pas, que je sache, une start-up de boutonneux qui, ignorant des choses de la politesse, croient bon de vous taper sur le ventre pour entrer en affaires »…
Quant à Walt-Clint, il traite son interlocuteur de « 27-year-old over-educated virgin priest» (prêtre puceau surdiplômé de 27 ans, dans la version française) et exige de se faire appeler par son nom, Mr. Kowalski, vu qu’ils ne sont pas amis.
La mode américaine de s’appeler par son prénom et qui a gagné l’Europe fait donc aussi réagir des Américains, même si c’est de manière caricaturale : Walt Kowalski incarne en effet la figure de l’ancêtre amer et désabusé devant le spectacle du monde moderne dégénéré.
Appeler l’autre par son prénom, même quand on ne le connait pas ou peu, est une manière d’informaliser la rencontre, de la rendre plus cool. C’est vouloir montrer qu’on est entre gens sympas, tous pareils, tous sur un pied d’égalité. Idéal quand on veut vendre quelque chose à quelqu’un, des billets de train ou une confession catholique en l’occurrence !
(Chronique parue dans le Matin Dimanche du 1er mars 2009)
Lire la chronique de Pierre Marcelle
http://www.liberation.fr/medias/0101319449-on-se-connait
22.02.2009
La langue de Molière et les inégalités
Le Mouvement Citoyens Genevois a constaté que dans l’école primaire du Gros-Chêne de la ville d’Onex, 78,3% des enfants parlent une autre langue que le français à la maison. Du coup, les députés de ce parti pensent qu’il est de leur devoir « d’appliquer des principes de bon sens ». Ils viennent de déposer un projet qui vise à faire tomber le répertoire langagier des élèves sous le coup de la loi.
Afin d’intégrer les élèves non-francophones, les élus du peuple demandent leur placement dans des classes spécialisées jusqu’à ce qu’ils aient atteint « le niveau de connaissances des enfants francophones de même âge ». La loi empêcherait aussi qu’il y ait plus d’un élève « ne maitrisant pas le français par classe ordinaire ». Dans la foulée, on prévoit aussi que « l’autorité scolaire peut astreindre les ou le parent(s) migrant(s) non-francophones à des cours de français ».
On l’aura compris, pour les députés il ne s’agit pas de faire de la discrimination mais bien d’aider « les nombreux écoliers qui ne parlent pas ou peu la langue de Molière »...
« Parbleu, vous êtes fou, mon frère, que je crois. Avec de tels discours vous moquez-vous de moi? », comme on dit chez Molière, justement.
J’ai les statistiques en question sous les yeux. Ça vaut la peine de regarder d’autres cases que celle qui effraye le MCG. Tout d’abord, 85,5% des écoliers du Gros-Chêne sont nés à Genève. Ensuite, on voit que 72,5% de ces mêmes élèves sont issues de familles ouvrières ou catégories assimilées.
Et on voit aussi que cette école contraste fortement avec celle d’Onex-Village, par exemple, où 9 enfants sur 10 ont le français comme première langue, et parmi lesquels on trouve seulement 5% d’enfants d’ouvriers.
Pourquoi le MCG ne propose-t-il pas une loi qui impose une meilleure répartition des catégories socioprofessionnelles dans les écoles genevoises plutôt que l’ouverture de classes de pauvres ?
Les statistiques et le projet de loi sont là : www.lematin.ch/moliere
(Chronique parue dans le Matin Dimanche du 22 février 2009)
08:24 Publié dans multilinguisme | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
14.02.2009
A tu et à vous
Surfant sur la vague des appels à l’ordre, le parti radical genevois a planché sur un projet de loi visant à diminuer les facteurs de stress à l’école. Il s’agirait de promulguer un code vestimentaire, d’interdire l’accès à l’établissement à toute personne extérieure à l’école, ainsi que les téléphones portables et le tutoiement des enseignants par les élèves.
Aucune justification pour cette dernière demande d’interdiction, tant son évidente nécessité semble aller de soi : le maintien de la discipline passe par la reconnaissance de l’autorité symbolisée dans la relation asymétrique enseignant-élèves. La prof les tutoie ; ils la vousoient.
La clarté de l’évidence masque pourtant l’embrouillamini de la « tu-vousologie moderne », pour reprendre l’expression de ma consoeur Catherine Kerbrat-Orecchioni. Les règles qui permettent de choisir les pronoms d’adresse en français ne sont ni prescriptives, ni rigides. Seul l’âge semble être un facteur de relative stabilité : on vousoie les gens plus âgés que soi, surtout si on ne les connait pas, dès que l’on a dépassé le stade de l’enfance.
Les enquêtes sociolinguistiques des cinquante dernières années permettent de constater que le tu est en train de gagner du terrain sur le vous, mais aussi que la signification sociale de ces deux pronoms semble avoir évolué. Dans les années 60, c’est la solidarité exprimée par le tu, et la relation de pouvoir impliquée par l’usage asymétrique des deux pronoms qui sont d’abord perçues. Aujourd’hui, spontanément, les locuteurs évoquent d’abord le respect et la politesse du vous alors que tu es considéré comme potentiellement irrespectueux dans le contexte scolaire, qui devrait se distinguer du milieu familial par son aspect formel.
Le choix des termes d’adresse fait partie de la liberté des personnes pour définir leur relation mutuelle. Seules les dictatures se donnent le droit de légiférer sur la façon dont les gens doivent se parler.
(Chronique parue dans le Matin Dimanche du 15 février 2009)
07.02.2009
la liaison au secours de la fonction présidentielle
La façon de parler de Nicolas Sarkozy a donné lieu à bien des commentaires. Quoi ? Un président de la République qui dit « chais pas » ou « Mâme Chabot » ou encore « chuis pas venu pour ça »… Mais ça va pas du tout avec la fonction !
Le « casse-toi pauv’con » lancé à un agriculteur en février 2008 a occupé les médias pendant plusieurs semaines et fait partie désormais des citations célèbres qu’on peut recycler dans de nombreuses circonstances.
D’où ma surprise, en écoutant le très pédagogique omniprésident jeudi soir lors de sa prestation télévisée consacrée à la Crise. Certes, il y a toujours le style Sarkozy qui vise à capter au maximum l’attention des téléspectateurs : «(respiration) ya quelqu’chose que j’veux dire aux Français, tout de suite (silence) ». Style taxé de « popu de droite » par le linguiste Louis-Jean Calvet ou alors de « langue du cœur » par les supporters présidentiels.
Mais j’entends aussi : « c’est la première fois dans l’histoire de la mondialisation qu’une crise frappe tous les pays « sanz » exceptions ». Plutôt que de suivre les règles usuelles d’enchainement et de liaison des syllabes en français et de dire « san-zek-cep-tion », il fait ce que l’on appelle dans le jargon une « liaison sans enchainement ». Et une autre encore, quelques secondes plus tard ! « ça c’est la réalité, cette réalité, elle « ète » (petite pause) incontournable » (enchainement usuel: « e-lé-tin-con-tour-nabl »).
Cette façon de parler met en évidence la liaison, qui est facultative dans ce contexte. C’est le signe d’une bonne maitrise de la langue mais surtout d’une appartenance à l’élite cultivée de la société.
Accusé de faire à la fois dans le popu de droite et le bling-bling nouveau riche, Sarkozy chercherait-il à redorer son blason présidentiel en montrant qu’il peut parler comme ses prédécesseurs, tous brillants acrobates de la liaison sans enchainement ?
http://www.tuxboard.com/?nicolas-sarkozy-face-a-la-crise-5-fevrier-2009-video
(liaison remarquable à 04 :25)
(Chronique parue dans le Matin Dimanche du 8 février 2009)
16:24 Publié dans Sarkoseries | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note




