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29.03.2009

Les Bâlois ont aussi leurs Suisses allemands

Avec l’ouverture des frontières européennes et la libre circulation des travailleurs, beaucoup d’Allemands viennent désormais occuper un emploi en Suisse. Dans les transports publics, on entend de plus en plus souvent l’allemand à côté du dialecte. La barque serait-elle trop pleine d’Allemands ? C’est la question que le Blick a élégamment posée il y a quelque temps à ses lecteurs. 66% ont répondu oui.
Qu’est-ce que nos compatriotes reprochent à leurs cousins germanophones ? D’être arrogants, de parler trop fort et de se conduire comme s’ils étaient chez eux… Etonnant non ? C’est exactement ce que beaucoup de gens d’ici reprochent aux « migrants » alémaniques.
En tant que Romands, nous connaissons (et parfois partageons) un certain nombre de stéréotypes sur les Suisses allemands. Notamment l’idée qu’ils parlent trop fort dans les trains, et qu’ils se conduisent « chez nous » comme en pays conquis. Et l’arrogance des Zurichois est un lieu commun souvent évoqué de ce côté-ci de la frontière linguistique.
Les stéréotypes des Suisses allemands envers les Allemands sont donc de même nature que les stéréotypes des Romands envers les Alémaniques. Ces derniers ont aussi leurs Suisses-allemands, pourrait-on dire.
À Bâle, des cours interculturels sont proposés aux nouveaux habitants allemands, pour essayer d’arranger les choses. On les rend attentifs au fait de ne pas parler trop fort dans les trams, par exemple, car le Bâlois est discret et parle doucement…
L’étranger, du dedans comme du dehors, parle toujours trop fort. Ce stéréotype s’explique à la fois par la xénophobie latente des autochtones envers les allochtones, mais aussi par le fait qu’une conversation dans une langue différente attire plus l’attention de l’auditeur involontaire qu’une conversation dans une langue familière. Le problème n’est pas dans la voix de l’étranger mais dans l’oreille de l’indigène.

(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 29 mars 2009)

22.03.2009

Scribe pressé et correcteur idiot

De toutes les raisons qu’ont les Français de se plaindre de leur président, une revient très souvent : Sarkozy massacre la langue française et ses discours transcrits sur les sites officiels de la République sont bourrés de fautes d’orthographe.
Prenons ce passage d’un discours tenu en novembre 2008 sur les fonds stratégiques d’investissement, le rôle de l’Etat et de la Caisse des dépôts. Il est adressés à des ministres, des parlementaires, des sénateurs… « et à tous ceux qui sont importants » (sic) :
« Vous voyez comment l'on trouve les 20 milliards. On mettra 6 milliards de liquidités, la Caisse et nous, et pour les 14 milliards restants, on apporte aux participations les participations qu'à la Caisse, les participations qu'à l'État ».
Mettons-nous à la place du transcripteur de ce discours : il doit scrupuleusement noter ce que dit le président. Mais voilà, les paroles de Sarkozy sont peut-être claires et persuasives pour les personnes qui l’écoutent au moment où il parle, mais elles deviennent assez obscures une fois écrites, et extraites de la situation dans laquelle elles ont été prononcées.
N’arrivant probablement pas à reconstituer le sens de ce passage, et peut-être sur la suggestion du correcteur orthographique de son traitement de texte, le scribe pressé opte pour « à la Caisse » et « à l’Etat », à la place de « a la Caisse… ». Du coup, le passage devient franchement incompréhensible.
Le même correcteur informatique a probablement proposé de remplacer « on trouve », par « comment l’on trouve ». Cela m’étonnerait beaucoup que Sarkozy ait réellement produit cette forme étiquetée «  style soutenu » !
Ces propos biscornus sont sur la Toile depuis novembre, la faute d’orthographe aussi. Visiblement, cela ne gêne pas le service communication de l’Elysée, qui préfère soigner l’image du président à la télé que la lisibilité de ses discours.

(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 22 mars 2009).

Le discours de Sarkozy :
http://discours.vie-publique.fr/notices/087003592.html

15.03.2009

scurrile et stultissime

La quatorzième édition de la Semaine de la langue française et de la francophonie a été ouverte officiellement à Porrentruy vendredi soir. Le fil rouge des éditions successives est une liste de dix mots, choisis annuellement par un comité belgo-franco-québéco-suisse. « Des mots pour demain », tel est le thème et le slogan de cette année.
Cette initiative fait tomber à la renverse trois poètes, qui se fendent d’un Rebond dans Libération du 12 mars… Comment ? « La langue de Molière, de Rabelais aux cent milles phrases, mais aussi de Hugo, de Proust et de Bergson, de Sartre, de Derrida (…) » aurait besoin de montrer au monde qu’elle est « un petit tas de mots » pour penser l’avenir ?
Belle image, et saine indignation. Et nos poètes ont bien compris que derrière la promotion marketing des services culturels, il y a un souci, celui de rendre manifeste la « fonctionnalité » du français pour dire le monde de demain, monde que certains imaginent tout en anglais.
Mais parler de la fonctionnalité d’une langue quand on est poète, c’est comme se préoccuper de l’intendance quand on est général. Et si l’anglais n’était pas la langue de Shakespeare, affirme le trio poétique, elle « nous » intéresserait moins.
Il y a assurément les trois signataires dans ce « nous », mais il n’y a pas grand monde de plus. Il faut être largement à côté de la plaque, en effet, pour penser que le statut de l’anglais tient au fait qu’il est la langue de Shakespeare.
Après avoir fustigé la démarche des 10 mots, nos trois chantres ne résistent cependant pas au plaisir d’en proposer dix autres qui disent tout le mal qu’ils pensent de cette opération : honteux, vésanique, ridicule, délictueux, scurrile, odieux, stultissime, léthargique, contre-productif, con.
Les mots « officiels » font l’objet d’un concours en Suisse romande, mais si ceux des poètes vous inspirent davantage, n’hésitez pas à faire le concours en les substituant !

(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 15 mars 2009)

Tout sur le concours romand avec les 10 mots 2009 : http://www.slff.ch

Le Rebond : http://www.liberation.fr/culture/0101554784-la-langue-fra...

PS: ne cherchez ni scurrile, ni vésanique ni stultissime dans un dictionnaire généraliste, ils n'y figurent pas. Les latinistes distingués verront l'emprunt dans le dernier adjectif (stultus, bête, stultissimus, très bête). Quant aux deux autres, je vous laisse googler, ces mots existent bien, ils ne sont pas inventés, contrairement à ce que je pensais!

 

06.03.2009

Une petite différence pleine de sens

C’est un mail envoyé aux participants d’un séminaire intitulé « Penser les marchés scolaires », organisé à l’Université de Genève. On y parlera de l’« interdépendance compétitive entre établissements », des marchés scolaires de la qualité, et bien sûr de la concurrence.
Il y aura des conférenciers américains, grands spécialistes du domaine, il va donc falloir « gérer » la diversité linguistique.
D’où ce mail en deux parties, l’une en français, l’autre en anglais. On dit aux participants francophones  : « près de la moitié des participants seront anglophones. Afin que chacun puisse suivre les présentations, il serait souhaitable que votre support PowerPoint soit en anglais ». Et on dit la même chose aux anglophones, enfin, presque. Je vous laisse découvrir la petite différence: « Half of the participants will be French speaking. To make sure that everybody in the audience can understand your presentation, it would be appreciated if you could use PowerPoint ».
Les francophones sont donc priés d’utiliser deux langues pour leur présentation. Et c’est très bien, c’est une façon d’aider les anglophones à comprendre ce qui est dit en français en passant par l’anglais écrit.
Mais la consigne réciproque n’est pas adressée aux anglophones : pour aider les locaux parlant français à comprendre la présentation orale en anglais, on leur demande aussi de faire un support écrit, mais sans changer de langue.
Résultat: les francophones travailleront davantage pour faire leur exposé bilingue que les anglophones, à qui on ne demande pas de faire des diapositives en français.
En n’adressant pas la demande symétrique aux participants anglophones, on crée une inégalité entre les participants, tout en confortant les anglophones dans leur droit au monolinguisme. De ce fait, on accepte que la langue « par défaut » de l’université soit de plus en plus l’anglais.
Est-ce vraiment inéluctable ?


(Chronique du Matin Dimanche, 8 mars 2009)


Dans le cadre de la semaine de la langue française et de la francophonie, un colloque public sur le statut du français à l’université aura lieu à Genève, les 17 et 18 mars (mardi après-midi, mercredi). Renseignements : www.ciip.ch/dlf

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