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31.05.2009

Fracture numérique

L’exposé est une des activités traditionnelles de l’école qui permet de s’exercer à la maitrise du verbe. Le premier se prépare déjà à l’école primaire, l’occasion pour les parents de découvrir le smilodon (ou tigre à dents de sabre). Car si l’élève va bien présenter son exposé seul devant toute la classe, personne n’est dupe. Certains parents y auront largement contribué en compilant encyclopédies et Internet, en rédigeant des fiches, et en faisant répéter l’orateur ou l’oratrice novice.
A l’école secondaire, on demande aux apprentis conférenciers d’aller chercher eux-mêmes la documentation nécessaire à la bibliothèque. L’occasion pour les élèves d’apprendre à consulter un fichier en utilisant des mots clés. Et c’est là que ma copine bibliothécaire entre en scène. En râlant franchement. « Non mais tu te rends compte, j’ai des gamins de 8ème qui ont débarqué… ils devaient faire un exposé sur Guillaume le Conquérant, et le prof leur a interdit d’utiliser Internet parce que c’est trop facile ! ». Les bras lui en tombent. L’article dans Wikipédia est très complet, mais le professeur veut absolument que les élèves tâtent de la bonne vieille encyclo papier. « Et qui c’est qui va s’y coller pour chercher quatre ou cinq bouquins qui contiennent pas la moitié des informations de Wiki ? C’est bibi évidemment, parce que le prof, il est pas là, et les élèves, ils sont complètement paumés ! ».
Elle est vraiment remontée. Et, perfide, enchaine avec cette anecdote : un usager par ailleurs enseignant vient lui demander si la revue Machin se trouve à la bibliothèque. « Oui, je vous laisse regarder dans le catalogue ». Le client revient 10 minutes plus tard, penaud. Il n’a pas réussi à consulter le catalogue informatique…
Moralité : Internet est peut-être trop facile pour les élèves, mais les ordinateurs représentent encore une technologie du futur pour une partie de leurs enseignants !

(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 31 mai 2009)

24.05.2009

Le plagiat, c'est grave docteur?

Maureen Dowd, grande chroniqueuse du « New York Times » s’est fait prendre en flagrant délit de copicollage: un lecteur perspicace a remarqué qu’un paragraphe d’une de ses chroniques était rigoureusement identique à celui d’un blog qui n’est pas le sien, et son journal a dû faire paraitre un rectificatif signalant l’emprunt.
Le fait se s’approprier tout ou partie d’un texte sans baliser l’emprunt est aujourd’hui considéré comme une grave faute morale. Il n’en a pas toujours été ainsi. Montaigne dans Des livres (livre II, chapitre 10 de ses Essais) revendique même le droit de plagier avec cet argument surprenant : ça le fait bien rigoler de penser que ceux qui le critiquent pour telle ou telle phrase, critiquent en fait des auteurs latins aussi renommés que Plutarque ou Sénèque!
Sénèque pour sa part considère que « tout ce qui a été bien dit par quelqu’un est mien » et Cicéron, champion de l’éloquence, n’hésite pas à pomper allégrement dans ce qu’il appelle le « fonds commun », c’est-à-dire tout ce qui a été écrit par ses prédécesseurs ou ses contemporains.
On doit quand même le terme de « plagiaire » au poète latin Martial, qui utilise cette métaphore pour se plaindre qu’on lui « vole » ses épigrammes. Métaphore parce qu’un plagiarius dans l’Antiquité romaine est un voleur d’esclave et non de mots !
Cela fait donc bien longtemps que les opinions sur le plagiat divergent. À un Diderot qui le considère comme le « délit le plus grave qui puisse se trouver dans la République des Lettres » répond un Voltaire qui traite bien le plagiaire de voleur, mais en précisant que « de tous les larcins, le plagiat est le moins dangereux de toute la société ».
L’idée de la faute morale grandit au fur et à mesure qu’on attribue de l’importance à l’auteur et à son originalité plutôt qu’au texte lui-même. Les pompeurs d’Internet sont finalement plus proches de l’attitudes des auteurs latins que de la doxa contemporaine.

(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 24 mai 2009).

Rendons à César... J'ai trouvé les références aux auteurs de cette chronique dans un article de Christian Vandendorpe, Le Plagiat, Lettres françaises, Université d’Ottawa
http://www.uottawa.ca/academic/arts/lettres/vanden/plagia...

16.05.2009

Un diviseur qui rassemble

Halte aux clichés qui mélangent les concepts, s’emporte un lecteur du Matin de dimanche dernier. Et de « dénoncer » mon voisin de chronique Jean Romain, qui écrit ce jour-là : « la majorité des partis se sont entendus sur le plus petit dénominateur commun ».
Cette expression pseudo-mathématique n’a aucun sens, s’insurge mon correspondant, elle mélange les concepts de plus petit multiple commun et de plus grand diviseur commun et c’est un cliché « qui sonne comme un pet dans un cocktail ».
Ouh là… Réduire des fractions au même dénominateur commun, ça vous rappelle des souvenirs ? Et le PPCM (plus petit commun multiple), le PGCD (plus grand commun diviseur) ? Si ce n’est pas le cas, je vous conseille de lire autre chose!
Pour comparer des fractions, il faut les mettre au même dénominateur (c’est ce qu’il y a sous la barre de fraction). Pour additionner des quarts et des tiers, il faut en faire des douzièmes (3/4 + 2/3 = 9/12 + 8/12).
L’expression mathématique dénominateur commun a conduit au sens figuré d’« élément commun à des choses, des personnes différentes ». L’idée d’élément commun l’emporte sur celle de division.
Quand on met des fractions au même dénominateur, on choisit par commodité le plus petit. D’où l’expression « le plus petit dénominateur commun », que l’on trouve dans les exercices de maths, mais aussi au sens figuré.
Il se trouve que ce plus petit dénominateur est le plus petit multiple commun des dénominateurs des fractions…et que le dénominateur est parfois appelé diviseur ! Mais je ne pense pas qu’on puisse dire qu’il y a « mélange » des concepts de (plus petit) multiple et de (plus grand) diviseur communs dans l’expression incriminée. La figure doit être rattachée à la notion de dénominateur commun des fractions et non à l’existence des PPCM et des PGCD de nombres entiers. Je crois que, sur ce coup-là, on ne peut rien reprocher à Jean Romain!

(Chronique publiée dans le Matin Dimanche, 17 mai 2009)

09.05.2009

Le vélo plutôt que le train à vapeur

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais le nom « rétropédalage » et le verbe « rétropédaler » font une percée remarquable dans les médias. Les gouvernants rétropédalent (ou ne le font pas quand on aimerait bien qu’ils le fassent) et j’ai même trouvé sur la Toile « les immatriculations [de voiture] ont rétropédalé » !
Dans le Robert 2007 on trouve bien rétropédalage, mais uniquement avec le sens technique d’« action de pédaler à l’envers ». Pas de verbe rétropédaler, en revanche.
Le développement du sens figuré est donc récent et commence à concurrencer l’expression équivalente « faire machine arrière », encore bien vivante: « La FIA serait prête à faire machine arrière » (normal, me direz-vous, pour la Fédération Internationale de l’Automobile) ; « Sarkozy fait machine arrière », etc.
« Faire machine arrière » est aussi le sens figuré d’un verbe qui désigne à l’origine l’action de faire aller les machines d’un bateau ou d’un train à vapeur en sens inverse. Le sens figuré se diffuse dès le début du XXe siècle.
Comment expliquer le succès de la concurrence ? Pourquoi rétropédalage semble l’emporter sur machine arrière ? Deux raisons peuvent être invoquées.
Premièrement, la signification de « machine arrière » est de plus en plus obscure. Elle semble évoquer les trains à vapeur magnifiés par Zola dans La Bête humaine, mais ces engins ne font plus partie de notre environnement quotidien et ne peuvent donc plus motiver le sens figuré. Les vélos par contre sont toujours plus nombreux en ville.
Deuxièmement, « Obama backpedals » apparait plus de 2000 fois sur la Toile, alors que « Sarkozy rétropédale » n’y est pas encore attesté… Eh oui, encore un coup des Américains pesteront les puristes. Faire machine arrière est la traduction de to backpedal, mais il est très tentant de simplement calquer rétropédaler sur cette forme anglaise, qui contient d’ailleurs un emprunt au français (pedal) !

(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 10 mais 2009).

02.05.2009

Les noms de la grippe

Au début, on a parlé de grippe porcine. Par analogie avec la grippe aviaire de l’épisode précédent du feuilleton à succès « La pandémie qui menace l’humanité ».
Il y a bien sûr des raisons à cela, le virus H1N1 est à l’origine abrité par le porc. Mais voilà que deux groupes d’intérêt s’élèvent vigoureusement contre cette appellation. Les éleveurs de porc tout d’abord, et notamment européens, qui ont fait pression sur leur Commission. Celle-ci enjoint alors les médias à parler de nouvelle grippe. Mais on sent bien que l’étiquette ne colle pas. Un danger aussi imminent et grave ne peut se contenter d’un nom aussi lénifiant. Comment faire les gros titres des journaux avec « Epidémie de nouvelle grippe » ? Ridicule.
Les ultra-orthodoxes juifs et musulmans ont aussi élevé la voix : le tabou alimentaire sur la viande de porc contamine le nom même de l’animal. Parler de la grippe porcine, c’est offenser les croyants de ces deux religions. Les uns et les autres rappellent l’origine de la pandémie, le Mexique, et demandent instamment aux journalistes et à l’OMS de changer d’appellation : « grippe mexicaine » est plus appropriée selon eux. Il y a déjà une liste avec les grippes espagnole, de Honk-Kong et asiatique, on s’y retrouve. Non mais ça va pas protestent les Mexicains ! Notre pays n’est pour rien dans cette histoire de virus, le sud des Etats-Unis est tout aussi concerné. Si on veut absolument que le nom de la grippe fasse référence à son origine géographique, il faut choisir l’adjectif « nord-américain-e ».
Sur ce, jeudi passé, l’OMS y va de la louche baptismale officielle et enjoint tout le monde à utiliser la dénomination qui ne fâche personne : A(H1N1).
Aachun-ènun… ça ne ressemble à rien, et les locuteurs feront tout pour l’éviter, quitte à faire dans la périphrase comme celle entendue vendredi matin sur la RSR « cette grippe qu’on ose plus appeler porcine »…

(Chronique parue dans le Matin Dimanche du 3 mai 2009)

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