« 2009-07 | Page d'accueil | 2009-09 »

29.08.2009

Otage

Dans le flot de paroles qui accompagne le clash politico-juridico-diplomatique Genève- Libye-Suisse, le mot otage tourbillonne. Si on y mettait encore des guillemets au début de l’affaire, toute précaution énonciative a disparu au fur et à mesure qu’elle s’est envenimée.

Ça ne se voit pas du premier coup d’oeil, surtout parce qu’il a perdu son h et qu’il n’a même pas de circonflexe pour rappeler le s, mais otage est de la même famille qu’hôte, hôtellerie, etc.

En traversant l’histoire, otage se charge de sens différents. Vers l’an mil, « prendre quelqu’un en ostage » signifie qu’on le loge. Voilà pour l’étymologie.

Comme les conflits sont très présents dans les affaires humaines, ostage désigne au Moyen-Age l’hôte forcé d’un souverain, hébergé contre son gré pour garantir que la partie adverse tiendra sa promesse ou exécutera le traité. Par extension, et dès la période de la Révolution française, toute personne privée de liberté et utilisée comme moyen de pression est appelée otage.

Pendant la deuxième guerre mondiale, en France, l’otage se conçoit en groupe. Ce sont des civils innocents (si possible juifs et/ou communistes) que les autorités allemandes d’occupation fusillent en guise de représailles des attentats « terroristes » (ceux de la Résistance, donc).

Dans les années septante, une nouvelle constellation discursive apparait. Le conflit israélo-palestinien donne lieu à différentes prises d’otages, toujours en groupes, tentatives désespérées d’exercer une pression sur les gouvernements. Le lien otage et terrorisme est consolidé par de nombreux bains de sang.

Aujourd’hui, cette association sémantique est toujours bien vivante, mais, à travers la surmédiatisation, les otages redeviennent des personnes individuelles (Florence Aubenas, Ingrid Betancourt…)

La prise d’otage, c’est toujours du chantage, et, à sa manière, le gouvernement libyen revitalise le sens du Moyen-Age.

 

(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 30 aout 2009)

23.08.2009

De l'excuse

Le mot excuse pose des problèmes de définition aux dictionnaires. Pour Le Robert, toujours très respectueux de l’évolution sémantique, une excuse est d’abord une « raison alléguée pour se défendre d’une accusation, d’un reproche, pour expliquer ou atténuer une faute ». On reste proche de l’étymologie latine ex causa, littéralement « hors de cause ». Excuse provient du verbe excuser (XIIe siècle) qui signifie « décharger quelqu’un d’une accusation en admettant des motifs qui justifient la faute ». À l’origine, une excuse est une raison qui peut justifier un comportement fautif, l’idée de pardon ne lui est pas liée.

S’excuser dans le sens de « présenter ses excuses », associé à « demander pardon », est plus moderne.Attesté en 1690, le verbe pronominal ne se diffuse vraiment qu’au XIXe siècle.

Bien que plus récente, cette signification est donnée en premier par le Trésor de la langue française informatisé pour l’entrée excuse. Il s’agit d’une « manifestation physique ou verbale visant à abolir la culpabilité résultant d’une faute, d’un manquement vis-à-vis de quelqu’un ». Cette acception ne vient qu’en second dans Le Robert, et elle est formulée quelque peu différemment. Une excuse est « un regret que l’on témoigne à quelqu’un de l’avoir offensé, contrarié, gêné ». Le proverbe « Qui s’excuse s’accuse » est mentionné par les deux dictionnaires.

Dans la vie de tous les jours, pour éviter les petites guerres que l’on risque à tout moment lors d’une interaction sociale, on s’excuse facilement. Et si tout va bien, l’interlocuteur minimise l’offense : « excusez-moi, je vous ai marché sur le pied » — « y a pas de mal, je n’ai rien senti ». Personne ne perd la face, la paix est sauvegardée.

La Suisse et la Libye ne sont pas voisines de palier et les petits rituels cérémonieux qui mettent de l’huile dans les rapports sociaux deviennent extrêmement longs et compliqués lorsqu’il s’agit de la face des Etats.

 

(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 23 aout 2009)

15.08.2009

Stéréotypes croisés

Le feuilleton de l’été autour de la succession Couchepin nous donne tous les jours de beaux exemples de subjectivité médiatique. Impossible de ne pas être d’abord romand ou tessinois quand on est éditorialiste dans la presse suisse.
Vu de ce côté-ci des Alpes, Pelli est un «Machiavel tessinois», un «Florentin», on évoque (Le Temps du 12 aout) «un rictus et un regard qui trahissent un caractère de joueur». Il y a bien un peu d’admiration dans ces jugements, mais le stéréotype de l’Italien roi de la combinazzione n’est pas très loin non plus. Un Tessinois n’est-il pas finalement une sorte d’Italiens pour le Romand bon teint ?
En revanche, les références à Machiavel sont totalement absentes de la presse tessinoise. Dans le Corriere del Ticino, on préfère souligner que Pelli «dimostra grande senso tattico e intelligenza politica». Finalement, tout le monde est d’accord, mais on sent bien la subjectivité communautaire : le regard porté par les médias lémaniques sur le concurrent tessinois des quatre prétendants romands est légèrement biaisé par un stéréotype négatif de l’italianité.
Qu’on se rassure, il en va de même dans l’autre camp ! Broulis est peut-être un «fin renard» qui n’a rien à envier à «Pelli le Florentin» (édito de 24 Heures de jeudi), mais pour le Corriere del Ticino (11 aout), c’est un «simpaticone» (un rigolo) qui de plus «non mastica il tedesco». Le stéréotype du Romand un peu touriste et ataviquement monolingue n’est pas loin non plus. Et les candidatures romandes sont balayées d’un revers de manche : elles ne sont que l’émanation «dei campanilismi regionali, locali o linguistici o delle velleità personalistiche». C’est l’esprit de clocher romand et l’ambition personnelle des coqs politiques francophones qui sont montrés du doigt. À se demander si les Romands ne seraient pas finalement une sorte de Français pour les Tessinois !

 

(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 16 aout 2009)

08.08.2009

Deux mots, deux significations?

Les rayons UV sont-ils cancérigènes ou cancérogènes ? Cette question est posée dans un certain nombre de forums, suite à la médiatique mise en cause des cabines de bronzage par l’OMS, qui semble décidemment se spécialiser dans les maladies de riches. S’il existe deux mots, savants qui plus est, c’est qu’il doit y avoir deux sens différents se dit l’internaute… Enquête !
Au départ, il y a une maladie qu’on appelle « cancer » depuis la Renaissance. De nombreux dérivés sont formés sur cette base : cancéreux, anticancéreux, cancériser, cancérisation... Dans les années 1920, la liste s’allonge avec des mots obtenus par un autre procédé de fabrication : les composés en cancéro- (avec o, comme beaucoup de composés savants) et en cancéri- (avec i, peut-être en écho au grec karkinos). Les premiers sont les plus nombreux, mais cancérigène s’impose tout de même dans la langue, à côté de cancérogène.
Deux néologismes pour dire la même chose ? Ça n’allait pas plaire aux faiseurs de dictionnaires. Début des années 1970, le QUILLET choisit son camp: « Ne pas dire cancérigène » conseille-t-il, dans un souci d’homogénéisation. N’empêche, les deux variantes continuent de co-exister, comme on peut le voir dans le chapeau d’un article du MONDE du 29 juillet, qui reprend le communiqué de l’OMS (attention, visez les guillemets du journaliste, ils ont toute leur importance !) : « Jusqu’à présent considérés comme "probablement"cancérigènes, les UV des cabines de bronzage sont désormais classées "cancérogènes" ». Vous voyez la chose ? Le rédacteur du communiqué a écrit cancérogène, mais le journaliste du MONDE utilise spontanément cancérigène
Dans ce contexte, le lecteur peut effectivement penser que les deux termes ont un sens différent : « cancérigène » serait en quelque sorte moins dangereux que « cancérogène ». Mais non, c’est juste un mirage de la variation.

 

(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 9 aout 2009)

02.08.2009

Du vice à la norme

Pour prononcer un mot, il faut faire beaucoup de petits gestes avec la langue, le palais, la mâchoire… afin de produire les sons dans le bon ordre. La chorégraphie a parfois des ratés et cela donne ce qu’on appelle des «barbarismes». Un barbarisme est une faute de langage commise, bien sûr, par un barbare, c’est-à-dire quelqu’un qui ne parle pas « notre langue » (le grec pour les Grecs, le latin pour les Romains, le français pour les Français…). Exemples de barbarismes célèbres : infractus pour infarctus, aéropage pour aréopage.
Cette inversion de l’ordre des phonèmes est appelée «métathèse» par les linguistes. Dans l’évolution des langues, ce phénomène est courant : le latin berbicem aboutit au français brebis ; les latinophones empruntent krokodilos au grec, mais hésitent entre crocodilus et corcodillus, d’où l’espagnol et l’italien cocodril(l)o et le français crocodile ; même chose avec l’italien formaggio qui suit le latin formaticus, alors que le français s’en éloigne quelque peu avec fromage… ou encore bourlà en patois d’Evolène vis-à-vis du français bruler, etc.
L’autre jour, je tombe sur «omnibuler» en lisant un texte d’une jeune universitaire gabonaise. L’occasion de discuter cette forme, taxée de barbarisme par les détenteurs de la norme du nord qui s’empressent de rappeler son étymologie latine obnubilare, littéralement « couvrir d’un nuage ». Le hic, c’est que le verbe omnibuler, même sens qu’obnubiler, est courant dans le français du Gabon et que sa fréquence entraine la question cruciale : devrait-il figurer dans un dictionnaire du français gabonais ? Dans la mesure où le français du Gabon peut être considéré comme une variété de français, au même titre que le français québécois, camerounais ou suisse, la réponse est oui. Mais pas facile de revendiquer une forme qualifiée de «vicieuse» par l’immense majorité des lexicographes.

(Paru dans le Matin Dimanche du 2 aout 2009).

Toutes les notes