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26.09.2009
L'écrit vain
J’aime bien l’étymologie du mot « écrivain » me dit-elle doucement. Un écrit vain, cela montre bien toute la vanité de l’écriture.
Ah bon ? Elle a l’air tellement sûre de ses sources que j’ai subitement un doute. Oui, oui m’assure-t-elle, la personne qui m’a expliqué cette origine est tout à fait digne de confiance, c’est tout à fait sérieux. Sans accès à Internet qui nous permettrait de trancher illico, nous changeons de sujet de conversation. De retour chez moi, je me précipite sur Robert (l’historique). Il me rassure: écrivain provient d’un ancien escrivein, qui se rattache à la famille du verbe latin scribere (écrire). Le suffixe –ain est très courant en français. Parfois, on voit bien la base nominale (toulousain, dominicain, africain…), parfois elle n’est plus tellement identifiable comme dans suzerain ou parrain. Le mot doit donc se segmenter en écriv-ain et non en écri-vain. Quant à l’adjectif vain, il est l’aboutissement du latin vanus « vide, dégarni », et c’est une autre histoire.
Mais pourquoi sommes-nous attirés par cette fausse étymologie ? Originellement, écrivain a le même sens que scribe ou copiste. Etre écrivain consiste à écrire à la place d’un autre. Ce sens est conservé dans la locution « écrivain public », mais aujourd’hui un écrivain est « une personne qui compose des ouvrages littéraires » selon le Larousse. Ce qui est intéressant, c’est que copiste et scribe, les anciens synonymes d’écrivain, ont de nos jours des connotations péjoratives, connotations que l’on retrouve dans l’étymologie populaire « écrit vain », alors que la fonction de l’écrivain est prestigieuse…
En fait, c’est surtout le féminin « écrivaine » qui s’attire les railleries. Voici ce que disait cet idiot de Jules Renard dans son journal : « Les femmes cherchent un féminin à auteur : il y a bas-bleu. C'est joli, et ça dit tout. À moins qu'elles n'aiment mieux plagiaire ou écrivaine. »
(Chronique parue dans Le Matin Dimanche, 27 septembre 2009)
09:17 Publié dans Etymologie | Lien permanent | Commentaires (68) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
19.09.2009
Un prénom qui fait jaser
C’est le Jeûne Fédéral, mais aussi la fin du Ramadan ! Pendant un mois, les musulmans pratiquants se sont abstenus de boire et de manger durant la journée. Le Ramadan est un élément fondamental de l’islam, il commémore la révélation de la parole d’Allah au prophète Mohammed, parole sacralisée dans le Coran.
Si vous cherchez « Mohammed » dans le Larousse, le dico vous renvoie à « Muhammad », qui vous relance à « Mahomet », forme francisée de l’arabe Muhammad. Mahomet est vraisemblablement influencé par la prononciation turque du nom du prophète : Mehmet. Il faut encore ajouter à la liste Mamadou, forme que prend ce prénom dans les pays d’Afrique de l’ouest mais qui ne figure pas dans le dictionnaire.
Certains musulmans pensent que la transformation de Mohammed en Mahomet est voulue par les ennemis de l’Islam. En arabe, Muhammad signifie en effet « celui qui est loué », et comme la particule « ma » est une négation, Mahomet voudrait donc dire « celui qui n’est pas loué ». Certains internautes n’hésitent pas à voir un complot sioniste derrière ce qu’ils considèrent comme une provocation linguistique ! Ces différentes formes font simplement partie de la gamme de sons que des gosiers humains peuvent émettre autour du squelette consonantique /m/-/m/-/d/, elles reflètent les habitudes articulatoires des différentes langues et c’est tout.
Le prénom Mohamed déclenche aussi des commentaires anxieux sur de nombreux sites ou blogs racistes et xénophobes (qui préfèrent se nommer « identitaires »). Mohamed est le prénom le plus enregistré dans de nombreuses villes européennes et cela suffit à nourrir le fantasme d’une invasion ou d’une revanche colonisatrice.
Joyeux Aïd el-Fitr à toutes celles et ceux qui fêtent aujourd’hui (ou demain). Ce jour sera peut-être férié en 2050, où 20% des Européens seront musulmans selon une étude du média britannique Telegraph !
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 20 septembre 2009)
14:31 Publié dans multilinguisme | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
13.09.2009
Marché en expansion
Pour célébrer le premier anniversaire de la Crise 2008, je me fais un plaisir de parcourir pour vous un siècle d’activité définitoire des lexicographes de Larousse autour du mot « marché ».
Qu’est-ce que le dictionnaire nous raconte en 1907 ? Le sens premier est celui de « lieu public où l’on vend certaines marchandises ». Et aussi « ville où se fait le principal commerce de certains objets : Leipzig est un grand marché pour les fourrures ». La définition économique est déjà là, bien sûr: « état de l’offre et de la demande » ; suivent les définitions de marché au comptant et de marché à terme, puis les acceptions figurées. 21 lignes en tout.
1957. La définition ne varie guère, mais on change d’exemple pour la ville du commerce (Lyon est un grand marché pour les soieries). Bourse s’écrit désormais avec une majuscule, et marché noir fait son apparition. La longueur de l’article est à peu près la même qu’en 1907.
Dans la dernière édition du Petit Larousse (2010), c’est l’explosion. Les caractères sont moins gras, plus resserrés et l’article compte cinq fois plus de lignes. Le sens premier est toujours le même, formulé dans les mêmes termes que 50 ans auparavant : « Lieu public, en plein air ou couvert, où l’on vend et où l’on achète des marchandises ». La ville du commerce a encore changé, mais on reste dans les matières prestigieuses: Anvers est l’un des principaux marchés mondiaux de pierres précieuses. La partie économique qui faisait 4 lignes il y a 100 ans en fait maintenant 75. Impossible de recenser toutes les expressions contenant le mot « marché », il y en a des dizaines, et même sous formes de sigles (matif, monep). Curieusement, marché noir a disparu, il faut aller chercher cette expression à l’entrée « noir ». Mais marché gris a fait son apparition : « lieu fictif de cotation et d’échange anticipé d’une valeur… ». Toujours la Bourse, l’économie, la finance. Joyeux anniversaire!
(Chronique parue dans le Matin Dimanche,13 septembre 2009)
05.09.2009
Joli coup du père François
Tiens, tiens, comme par hasard, pile la semaine de la rentrée des classes en France, voilà que François de Closets fait paraitre son Zéro faute, l’orthographe une passion française. L’orthographe et sa réforme confirme son statut de marronnier du mois de septembre, et vendeur, qui plus est.
Buzz assuré dans les médias, écharpage traditionnel entre les conservateurs et les réformistes.
Au café du coin, je me gausse en lisant des passages du bouquin à mon voisin de gauche : « supprimer le i de oignon, c’est envoyer les bulldozers contre une église gothique ! » — Non mais tu te rends compte ? Une graphie considérée comme du patrimoine ! Ben je suis d’accord, commente-t-il, mais si c’est pour y construire un HLM, je peux y souscrire… L’orthographe pousse décidemment au filage de métaphores.
Que dit de Closets ? Que la dernière réforminette (les « Propositions de rectifications » de 1990) allait dans le bon sens car elle ne voulait pas choquer les scripteurs, mais qu’elle n’est pas à la hauteur du problème. Qu’une réforme de plus grande ampleur est cependant impossible tant elle soulève les passions. Qu’il faut donc faire avec les fautes d’orthographe, ne pas craindre de les décriminaliser, sans pour autant tomber dans un laxisme déprimé. La solution passe par une prise en compte des nouvelles technologies de l’écriture. Il faut apprendre aux élèves dès le primaire à utiliser les logiciels de traitement de texte et leur correcteur automatique. Une bonne partie des erreurs peuvent être corrigées de la sorte. L’institution scolaire doit donc transmettre aux élèves l’art d’utiliser l’outil informatique de manière intelligente, plutôt que les faire recopier et mémoriser des règles et des exceptions qu’ils s’empresseront d’oublier ou de mélanger une fois hors de la classe.
Faudra-t-il encore des décennies pour appliquer ce simple principe de bon sens ?
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 6 septembre 2009)
En prime, cette jolie comédie de B. Fripiat, coach en orthographe!
http://www.youtube.com/user/bernardfripiat
Et aussi cette réaction du député Haury, qui est un de mes plus fidèles contradicteurs (paragraphe extrait de la lettre qu'il a envoyée au courrier des lecteurs du Matin Dimanche, édition du 13 septembre):
"En apprenant que l'orthographe obéit à des règles, l'enfant apprend aussi que la vie en société obéit à des règles auxquelles il doit impérativement se soumettre. En lui enseignant des règles de grammaire, on le prépare à respecter autrui — et à le retenir de planter son couteau dans le coeur d'un malheureux qui le regarde de travers." (Allusion à l'assassinat perpétré à Lausanne la semaine passée dans le parc de Montebenon).
09:48 Publié dans Orthographe | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note




