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31.10.2009
Lettre ouverte à mon voisin du dessus
Cher Ruedi Noser, j’aime beaucoup votre chronique sise juste en dessus de la mienne dans le Matin Dimanche. Vous avez migré de Zurich à Genève (pour un an seulement), et vous tenez un journal de bord de votre apprentissage du français et de votre acculturation à la Suisse romande. La semaine passée, j’ai senti poindre un brin de découragement dans votre livraison hebdomadaire: vous pensez que tout le monde fait des progrès en français dans votre famille, sauf vous. Vous ne perdez pas votre accent alémanique, vous vous plaignez des « e », « es », « x », « ent », etc. qu’il faut accrocher à la fin des mots, et des Romands qui parlent trop vite sans prononcer toutes les lettres.
Votre témoignage est celui d’une personne qui apprend le français « sur le tas ». Et les problèmes que vous évoquez proviennent surtout du fait que vous essayez désespérément de retrouver l’écrit dans l’oral, alors qu’il faudrait considérer qu’il s’agit de deux variétés de français différentes… un peu comme le tütsch et le (hoch)deutsch.
Il est vrai qu’on entend rarement dire en français « je suis », par exemple. La forme la plus courante est « ch’suis », ou « chuis », et on entend même « chu ». Et quand quelqu’un vous dit « zutirpleu », c’est grâce à la pluie qui tombe que vous pouvez reconstruire la conjugaison standard « il repleut ». C’est bien du travail. Mais les locuteurs « n’avalent pas les lettres », comme vous l’écrivez, cher Ruedi, parce qu’on ne parle pas avec des lettres mais avec des sons rythmés que nos gosiers produisent depuis bien plus longtemps que l’invention de l’écriture. L’efficience veut qu’on en fasse le moins possible pour signifier le plus possible en un minimum de temps. Cela ne fait pas l’affaire des apprenants in vivo, c’est vrai. Mais hasta la victoria siempre ! Vous finirez bien par gagner cette bataille du français que vous dites avoir perdue à l’école…
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 1er novembre 2009)
13:55 Publié dans Enseignement des langues | Lien permanent | Commentaires (15) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
24.10.2009
Pour une philosophie de l'approximation
Pour la vingtième fois en Suisse, des spécialistes de gaulthéries, de paulownias, et autres rocouyers se sont donné rendez-vous pour éprouver leurs connaissances. Non, il ne s’agissait pas de jardinage, mais de la grande finale du 20ème championnat suisse d’orthographe 2009 qui s’est déroulé dans la salle du Grand Conseil valaisan le weekend passé. Une salle de débats législatifs pour une dictée, tout un symbole !
Le jour suivant, un des organisateurs s’exprime sur les ondes de la radio romande pour commenter ce 20ème succès. Il regrette le relativisme actuel en matière d’orthographe et avance cette comparaison : quand on apprend les tables de multiplication, 7 fois 7, cela fait 49 et pas 48 ou 50. En matière d’orthographe, cela devrait être la même chose. Il y a un s ou il n’y en a pas ; c’est er ou é, etc.
Comparer la maitrise des « livrets » (comme on dit en Suisse depuis au moins Poulain de la Barre, 1691, : « Nul ne peut être un bon Chifreur, si son Livret ne sait par cœur ») avec le bon usage orthographique, c’est exagérer un brin. Si je lis une recette de cuisine bourrée de fautes d’orthographe, cela ne m’empêchera pas de réaliser le plat en question. En revanche, si je dois adapter les proportions données au nombre de convives et que je m’emmêle les pinceaux dans une règle de trois, le risque d’inmangeabilité augmente considérablement.
Il me semble qu’assimiler la précision arithmétique à la correction orthographique relève par ailleurs d’une vision scolaire et trop élémentaire de la langue et des nombres. L’approximation est une dimension fondamentale des mathématiques, tous les matheux vous le diront. On pourrait donc tout aussi bien évoquer la comparaison avec la noble science des nombres pour légitimer la notion d’approximation en ortograf, ortographe, ortaugraffe, hortaugraf… graphies qui approchent toutes la forme correcte !
(Chronique du Matin Dimanche, 25 octobre 2009)
PS: La référence à Poulain de la Barre vient de l'article "livret" de l'excellent dictionnaire du français de Suisse romande (Zoé).
07:48 Publié dans Orthographe | Lien permanent | Commentaires (82) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
17.10.2009
IX Settimana della Lingua Italiana nel Mondo
En 2005, la France avait décidé de placer sa 10ème Semaine de la langue française sous le signe de la Science. « À la pointe du savoir scientifique, le français dispose des ressources qui lui ont toujours permis d'exprimer les réalités du monde contemporain », soulignait le ministre de la culture et de la communication de l’époque.
Cette année, l’Italie a choisi d’inscrire sa 9ème édition de la Semaine de la langue italienne dans le monde sous la bannière fédératrice de «L’italien entre science, art et technologie». Elle débute demain et s’insère dans l’«Année européenne de la créativité et de l’innovation». Cette manière d’insister sur le fait que les langues de Molière et de Dante sont parfaitement capables d’exprimer la modernité semble répondre à une constatation qui reste cependant non dite: l’anglais est aujourd’hui par excellence la langue de la science, de la technologie et du pouvoir économique.
On ne sait pas si les Italiens ont bêtement imité les Français ou si c’est un pur hasard, mais le choix de cette thématique est révélateur des préoccupations politiques des nations minorisées par les pays anglophones. Dans les deux cas, on rappelle un passé glorieux (souvenons-nous que Galileo Galilei a fait ses premières observations astronomiques il y a 400 ans, à une époque où les Etats-Unis d’Amérique n’existaient même pas), et on défend le statut de sa langue face à l’anglais, number one incontestable. Pour faire en sorte que « leur» langue reste dans la course mondiale, la France et l’Italie mettent en avant leurs richesses culturelles (la mode, la gastronomie, l’architecture, la musique…) et vantent la souplesse et la créativité de leur idiome national qui permettra de dire le monde hautement technologique de demain. Ne trouvez-vous pas qu’on sent l’angoisse géopolitique des dirigeants pointer sous le marketing de la langue ?
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 18 octobre 2009)
17:11 Publié dans multilinguisme | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
11.10.2009
Les académiciens sont de grands enfants
Dans les années 1920, Jean Piaget était très intéressé par les idées que se font les enfants du monde qui les entoure. Il leur demandait par exemple « où se trouve le mot lac? ». Question saugrenue me direz-vous, mais qui n’empêche pas les enfants de répondre « eh bien il est dans le lac », et même de justifier leur réponse avec aplomb par un argument du genre « parce qu'il y a de l'eau ». Piaget parle du « réalisme nominal » des enfants, qui seraient intellectuellement encore incapables de faire la différence entre le mot et la chose qu’il désigne. Autrement dit, les caractéristiques de l’un s’applique à l’autre et réciproquement : un train est un long mot parce qu’un train a plusieurs wagons ; une souris, c’est petit, donc le mot « souris » est plus court que le mot « chat».
Pourquoi je vous raconte cela ? Parce que je viens de parcourir le numéro hors-série du Point (octobre-novembre 2009) consacré à la langue française. Et que j’y ai lu avec une certaine incrédulité que l’académicien Etienne Wolff (1904-1996, biologiste, spécialiste d’embryologie) aurait voulu supprimer le mot « chasse » du dictionnaire de l’Académie française « parce qu’il ne faut pas tuer les animaux dans le dictionnaire ». C’est la secrétaire perpétuelle de l’Académie, Hélène Carrère d’Encausse, qui raconte cette anecdote.
De deux choses l’une : ou Piaget s’est trompé et le réalisme nominal peut perdurer chez certains adultes (et non des moindres), ou alors les académiciens sont de grands enfants (à moins que leur âge respectable ne les fasse parfois retomber en enfance).
En tout cas, comme le dit tranquillement Alain Rey dans ce même numéro hors-série, les académiciens sont des amateurs. Ils étaient légitimes au XVIIe siècle mais plus aujourd’hui car il n’y a pas un seul linguiste dans leur comité. Et la figure emblématique du Robert ne sera pas le premier…
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 11 octobre 2009)
04.10.2009
Un programme révolutionnaire
Pas une semaine sans qu’un média français n’y aille de son dossier sur l’orthographe. Lundi passé, c’était au tour du Parisien de saluer le retour en grâce de la dictée. Grâce à un « logiciel révolutionnaire », les délinquants orthographiques vont être rééduqués par l’ordinateur-qui-ne-se-lasse-pas-et-ne-s’énerve-jamais, en accomplissant des exercices répétitifs permettant l’acquisition d’automatismes. La bêtise, véritable machine à remonter le temps, nous permet ainsi de renouer avec la psychologie de l’apprentissage des années 1920-1960, dont de nombreux travaux avaient pourtant montré les limites : ce n’est pas parce qu’on réussit un exercice sur le participe passé qu’on va accorder ce même participe lorsqu’on écrit un texte. Mais bon, c’est dimanche, on va pas s’énerver.
Tournons-nous plutôt vers une source de rigolade bienvenue, un programme beaucoup plus révolutionnaire que le précédent : Orthobug - Le programe qui pourri les texte ! Créé par Jean Véronis, professeur de linguistique et d’informatique à l’Université d’Aix-en-Provence, il permet d’ajouter des fautes et des coquilles dans un texte qui n’en contient pas. Petit essai. Je tape la phrase : « Avec ses 26 lettres, l'alphabet latin permet de faire plein de fautes d'orthographe en français ». Et hop, passée au pourrisseur, elle devient: « Avec ces 26 lettres, l'alfabet latin permet de faire plin de fotes d'orthografe en francais ».
Comme le dit mon éminent confrère dans un texte pourri par ses propres soins : « étudiant ou lycéen: ne vous faitez plus repérer quand vous faites des copier-coller dans vos devboirs... Avec quelques faute discrète, vos plagiats seront entièrement crédible ! ».
Qu’on se rassure, ce pourrisseur n’a pas pour vocation première d’accélérer la décadence de la société chrétienne occidentale, il s’agit juste d’un programme qui permet de tester les correcteurs orthographiques…
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 4 octobre 2009).
Le site de Jean Véronis est là:
http://aixtal.blogspot.com/2005/07/rcr-pourriss-vos-texte...
00:05 Publié dans Orthographe | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note




