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28.11.2009
Le malade et le plantigrade
Dimanche passé, sur Espace 2 comme dans le Matin Dimanche, un fait divers relate la mésaventure vécue par un homme de 25 qui est tombé dans le nouvel enclos des ours bernois et qui s’est fait attaquer par l’un d’eux, « Finn », 4 ans, lequel s’est fait tirer dessus par la police.
Les rédacteurs de ce fait-divers doivent dénommer les protagonistes, mais également éviter les répétitions, comme tous scripteurs qui se respectent. Dans les deux médias, on parle dans les premières lignes, d’un « handicapé mental de 25 ans » et d’un « ours ». Dans le journal papier, le rédacteur choisit ensuite de parler du « malade » et du « plantigrade » pour éviter la répétition mal venue.
Ces mots ont attiré mon attention car ils montrent bien la difficulté à parler des êtres humains intellectuellement handicapés. L’ours est un plantigrade, c’est une classification scientifique, elle est objective. La reprise par « le plantigrade » ne pose aucun problème. Mais lorsqu’il s’agit de ne pas répéter « un handicapé mental », la tâche se complique. On lit « Le malade est monté sur une clôture et il est tombé dans l’enclos ». Une personne handicapée est-elle une personne malade ? Tout le monde ne s’accordera pas sur cette dénomination pour le moins subjective.
A la radio romande, le journaliste est confronté au même problème de reprise : on est sans nouvelle de la santé de l’« humain » et de l’« animal » conclut-il à 7h du matin, des « protagonistes » préfère-t-il dire une heure après.
Quant à la brève du Matin Dimanche, elle se termine par « Blessé, l’ours est rentré dans son abri. Il a été confié à un vétérinaire ». Mais rien n’est dit sur la prise en charge du jeune homme. Le rédacteur semble présupposer que le sort de l’ours préoccupe davantage le lectorat que celui de la personne grièvement blessée. Là aussi, question subjectivité, c’est assez parlant.
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 29 novembre 2009)
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22.11.2009
Histoire de Esse et Zède
Il y a des évidences qu’on n’interroge jamais. Par exemple, le fait de mettre un -s au pluriel. Mais d'où ça vient ? me demande une lectrice orthophoniste. Est-ce un choix arbitraire, ou alors c’est encore un coup du latin ? Je pense que, pour une fois, le latin n’y est pas pour grand chose. Mais s n’est pas arbitraire, et on retrouve cette marque du pluriel dès les débuts du français. Ce n’est guère étonnant puisqu’elle renvoie à la liaison du pluriel entre consonne et voyelle, obligatoire pour « i zarivent », facultative dans « les poissons zargentés ». La lettre s marque le pluriel à l’écrit, et se réalise parfois par un /z/ a l’oral. Mais alors, justement, me direz-vous : pourquoi s et pas z? Effectivement, on aurait pu avoir z comme marque de pluriel. Cela s’est fait pour certains mots, jusqu’à la moitié du XVIIIe. Les règles d’alors réclamaient des amitiez, des melons sucrez, des feuz… Si z avait supplanté s, vous auriez pu lire dans vos journaux de la semaine écoulée : « Lez Suissez sont championz du monde des moinz de dix-sept anz » ou « Les longz minaretz effrayent certainez Helvètez craintivez ».
Mais comme rien n’est jamais simple dans l’orthographe du français, la lettre z avait aussi une valeur d’accent aigu, à cette époque que les moins de 300 ans ne peuvent pas connaitre. Ecrire amitiez plutôt qu’amities signalait au lecteur que le mot se prononce « amitié » et non « amitîe ». Cette ambigüité explique qu’on ait préféré finalement s à z comme marque de pluriel, même si s « chante » /z/ entre deux voyelles, comme on l’apprend à l’école primaire… Et cela énervait le réformateur Robert Poisson, qui écrivait il y a pile 400 ans : « Zedde à tout autre son qe la lettre s & bien ne se sauroient l’une pour l’autre écrire ». Et il proposait les graphies dézirer et cauzer… que l’on rencontre encore sporadiquement sur la Toile !
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 22 novembre 2009)
L'alfabet de la vrée et pure ortograf de Robert Poisson est ici
09:13 Publié dans Orthographe | Lien permanent | Commentaires (13) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
15.11.2009
Question de points de vue
La Présidence de l’Union européenne est actuellement exercée par la Suède. Afin de suivre l’évènement, un projet scolaire (« Jeunes reporters ») a été mis sur pied dans le cadre des lycées suédois pour observer le fonctionnement de la Présidence et les réunions informelles du Conseil européen en Suède.
La question de la communication entre les participants est abordée par une lycéenne qui écrit : « Nous les Suédois, nous pensons que l’anglais est quelque chose d’évident. Les films sont en anglais, beaucoup de manuels sont en anglais, les ordinateurs et les jeux vidéos sont en anglais. Mais ce n’est pas le cas dans bien des pays, alors comment cela se passe-t-il pour tous les participants quand tout est en anglais pendant le Conseil ministériel informel ? ». Elle interroge ensuite des personnes qui participent à ces réunions: un attaché média suédois, un délégué de la marine finlandaise et un lieutenant-colonel allemand. Le premier trouve l’anglais très agréable ; le second pense que « l’aptitude à l’anglais dépend du pays d’où l’on vient […] certains pays doublent et traduisent tout, donc ils ne sont pas bons en anglais » ; le troisième rend attentif au fait que dans certains pays européens « on doit parler sa langue maternelle à l’école », et que cela peut détourner les élèves de la nécessité d’apprendre les langues étrangères.
La jeune reporter conclut : « La langue ne semble donc pas être un très gros problème pour les participants au Conseil, et c'est peut-être dû au fait que la Suède et ceux qui participent à la réunion, sont habitués à l'anglais. Mais il faudra voir comment cela se passera quand l'Espagne aura la Présidence du Conseil de l'UE, puisque c'est l'un des pays qui double ses films ».
C’est vrai que tout est une question d’habitude. Espérons que la Présidence espagnole fournira aux délégués une bonne occasion de s’habituer à une langue romane.
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 15 novembre 2009).
http://www.se2009.eu/fr/la_presidence/unga_reportrar/comm...
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08.11.2009
NDiaye ou N'Diaye?
Le Goncourt 2009 est une femme. 10 ans que cette Académie n’avait pas couronné une auteure. Voilà qui est fait. Une femme, noire en plus. Une pierre deux coups en quelque sorte.
Marie NDiaye est franco-sénégalaise et son nom manifeste une particularité phonétique courante dans les langues africaines, qu’on retrouve dans certains dialectes japonais et indonésiens, mais pas dans les langues et dialectes indoeuropéens. Certaines langues du monde utilisent donc une ressource de l’«appareil phonatoire» (tous les organes qui nous permettent d’articuler les sons des langues parlées) qui surprend beaucoup les francophones. C’est simple pourtant : plutôt que de retenir le souffle de vos poumons dans la cavité buccale avant de laisser exploser un /t/ ou un /d/, vous faites passer cet air dans le nez en articulant /n/ avant d’ouvrir la bouche. Remarquez que votre langue ne change pas de position entre le moment où vous tenez /n/ et celui où vous lâchez /t/ ou /d/. L’explosion est juste un peu plus forte. Il se passe la même lorsque vous dites mbwana : vous passez sans effort de /m/ à /b/, sans bouger les lèvres.
Comme ces sons n’existent pas en français, la tentation est forte de bricoler une graphie qui souligne leur étrangeté : M’Bwana ou N’Diaye. Voilà qui fait bien africain! Et une fois que les mots sont écrits ainsi, certains francophones désorientés vont revenir à la valeur épellative de la lettre M ou N et dire «èmbwana» ou «èndiaye»… ce qui peut agacer légèrement les locuteurs des langues africaines qui ont le malheur de s’appeler «ndiaye», «ndong» ou «mbwana». Lorsque les langues africaines sont écrites avec l’alphabet latin, les consonnes prénasalisées sont notées simplement mb, nd, nt, etc. par les scripteurs des langues concernées.
Avec le marketing autour du Goncourt, la graphie et la prononciation africaines devraient enfin s’imposer.
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 8 novembre 2009).
Merci à Ibrahima Cisse pour son précieux coup de main!
00:14 Publié dans Francophonie | Lien permanent | Commentaires (60) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note




