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27.12.2009

Quand ça parle, ça parle

 

Dans la série des questions pièges en cette fin d’année 2009, les Suisses ont eu leur votation sur les minarets, les Français ont leurs débats sur l’identité nationale. Cela donne l’occasion à un jeune Vosgien d’en poser une à Nadine Morano, Secrétaire d’Etat chargée de la Famille et de la Solidarité. « Est-ce que l’Islam a vraiment sa place dans l’identité nationale ? ». A bien regarder la vidéo, il me semble que la question est plutôt rhétorique et que la réponse attendue est non… La réponse de Mme Morano est très longue, mais elle finit par dire ceci : « Moi, ce que je veux du jeune musulman, quand il est français, c'est qu'il aime son pays, c'est qu'il trouve un travail, c'est qu'il ne parle pas le verlan, qu'il ne mette pas sa casquette à l'envers ». Cette énumération est faite sur un ton mi-patriotique, mi-mère de famille vaguement lassée de devoir dire toujours les mêmes choses.

Face à un jeune homme qui semble chercher confirmation de ce qu’il pense (l’islam n’est pas compatible avec l’identité française), Mme Morano s’anime et délivre en mode automatique sa vision du jeune Beur qui ne trouve pas de travail parce qu’il s’habille et parle à l’envers... La secrétaire d’Etat se dit victime d’une phrase sortie de son contexte, mais les stéréotypes, ça parle même hors contexte.

Après une telle déclaration, les couches de mots s’amoncèlent sur la Toile. Certains internautes sont scandalisés, d’autres ironisent, d’autres laissent transparaitre une vraie rage, comme FastBlood : « elle di "ce je veux cé kil se sente français" ok, mé est ce ke elle, déjà , est [ce] kel fé sentir à cé personne kel sont française?? ke té lé + haut diplome, ke tu change de prénom, ke tu aie un mode 2 vie occidental, tu resteras 1 bicot, 1 bougnoule à leur yeux!! ».

L’orthographe n’y est pas, mais c’est quand même du français, et ça parle tout autant.

 

(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 27 décembre 2009).

 

La vidéo est ici

19.12.2009

La tarte à la crème de l'excellence

J’ai beau cultiver une distance professionnelle de bon aloi avec toutes les expressions langagières quelles qu’elles soient, il y a tout de même des mots qui m’énervent. « Excellence », par exemple.

En fait, le mot n’en peut rien, bien sûr. Mais il est utilisé par des personnes qui, sous prétexte de contribuer à la bonne marche de la société, nous balancent des morceaux de discours tellement préfabriqués qu’ils ont comme un petit goût d’ordinaire de la messe.

Excellence est calqué sur le latin excellentia, lui-même dérivé de l’adjectif excellens, « éminent, d’une valeur supérieure ». C’est en fait le participe présent de excellere « dépasser, être supérieur ». L’adjectif signifie, selon le Robert historique, « qui, dans son genre, atteint une qualité proche de la perfection » et le nom excellence « est entré dans le vocabulaire à la mode vers 1980 pour désigner une appréciation très favorable concernant un service, une institution ». La liste des choses pouvant prétendre à l’excellence s’est enrichie depuis : des pôles, des centres, des écoles, des parcours, des pratiques, des bourses, des certificats, des hôpitaux, des hôtels… toute entreprise humaine est susceptible de devenir « d’excellence ». Et comme le dit Valais Excellence Management System® (sic) : « Le succès d'une entreprise passe par le professionnalisme et par l'excellence des prestations offertes ».

Mais voilà, quand il y a trop de monde dans l’excellence, ça ne va plus, puisque le but est d’être supérieur aux autres. Il faut donc maintenant viser la superexcellence, expression d’ores et déjà très courante en anglais.

Si vous songez à vous lancer dans les affaires liées aux démarches qualité, je vous conseille de créer un label de supersuperexcellence : le mot n’est pas encore attesté sur la Toile, et vous pourrez vous enorgueillir de dépasser même les Américains.

 

(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 20 décembre 2009)

 

Bonus

13.12.2009

La Charta europeica da las linguas minoritaras

Entre les dernières votations et Copenhague, ce n’est évidemment pas le genre de nouvelles qui fait la une des journaux, mais tout de même… Le Conseil fédéral vient d’approuver le 4e rapport de la Suisse sur l’application de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. 104 pages, le rapport ! C’est une mine de renseignements pour toute personne qui s’intéresse au paysage langagier helvétique.

Mais qu’est-ce que cette Charte (que la France a d’ailleurs refusé de ratifier car elle y voit une menace pour le statut du français langue de la République) ? Il s’agit d’un engagement pris par l’état signataire pour soutenir activement les langues minoritaires sur son territoire, dans le but de conserver le très diversifié patrimoine linguistique européen. La Suisse a ratifié la Charte en 1997 et elle produit depuis un rapport, tous les trois ans, pour montrer qu’elle la respecte. Dans le premier (1999), il a fallu d’abord se demander quelles langues étaient minoritaires dans ce pays. La Confédération a décrété qu’il n’y en avait pas, vu que les quatre langues nationales sont officielles ! Mais, heureusement, la Charte permet aussi de s’occuper des « langues officielles moins répandues ». Le romanche et l’italien entrent dans cette catégorie et sont donc les langues sur lesquelles la Confédération veille plus particulièrement. Dans ce 4e rapport, elle annonce également qu’elle va se préoccuper du yéniche, en accord avec les gens du voyage en Suisse qui désirent promouvoir leur langue et leur culture.

Très bien. Mais on cherchera en vain la mention des patois, qu’ils soient franc-comtois (pour les Jurassiens) ou francoprovençaux (pour les Fribourgeois et les Valaisans). Considérés comme des « variantes dialectales » des langues nationales, ces parlers ne font l’objet d’aucune mention dans le rapport. Et c’est bien dommage pour le patrimoine.

 

(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 13 décembre 2009).

 

Le rapport peut être téléchargé ici

05.12.2009

De la question

S’il y a une chose que toutes les langues du monde permettent de faire, c’est bien de poser des questions. C’est même un des trois comportements verbaux fondamentaux de l’espèce humaine, les deux autres étant, premièrement, des demandes de faire (des ordres plus ou moins déguisés) et, deuxièmement, des affirmations ou commentaires divers sur le monde et la réalité qui nous entourent.

Plus largement, la question peut être considérée comme un comportement propre à toutes les espèces animales, y compris l’espèce humaine donc, dès lors qu’on considère qu’il s’agit d’une conduite exploratoire visant à saisir des informations dans et sur l’environnement. L’étude de la communication animale révèle que dans leurs comportements d’exploration, les animaux envoient des signaux (regards, postures, flairage…) qui servent, d’une part, à afficher leur identité et leur état psychophysiologique du moment et, d’autre part, à se renseigner sur l’identité et les dispositions du ou des congénères qu’ils rencontrent.

Ces activités de prise d’information ont principalement pour but de contrôler le milieu et de voir à qui on a affaire lorsqu’on rencontre des congénères du même environnement.

Replacée dans le cadre de l’éthologie, la question posée lors de la votation sur les minarets peut être vue comme une sorte de flairage entre individus. Il s’agit en effet d’une conduite exploratoire sous forme de signal lancé par les initiants à l’intention de leurs congénères. Ce signal exprimé par une question exprime une identité (plutôt ethnocentrique) est un état psychophysiologique (plutôt xénophobe) et le moins qu’on puisse dire est que la réponse vient rassurer tout le monde: l’environnement est bien largement peuplé et contrôlé par des individus qui pensent majoritairement la même chose.

Beaucoup d’animaux font pipi pour marquer leur territoire, les Suisses votent.

 

(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 6 décembre 2009).

 

Cette chronique est  inspirée par le début d'un vieux texte (1. La question de l'animal à l'homme) de l'éthologue J. Cosnier. Il s'intitule "Les gestes de la question" et est publié dans La question ouvrage collectif dirigé par Catherine Kerbrat-Orecchioni (au PUL, 1991).

 

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