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27.03.2010

Sus au suisse-allemand?

Durant toute la semaine, le thème « pour ou contre le suisse-allemand » a resurgi dans un certain nombre de médias suisses. C’est une tribune plaintive du conseiller national Verts Antonio Hodgers, publiée dans la Neue Zürcher Zeitung et dans Le Temps, qui a mis le feu aux poudres. Comme beaucoup de Romands expérimentant le quotidien langagier de la Suisse alémanique, A. Hodgers se plaint de l’usage du dialecte. Non seulement cette variété d’allemand se révèle souvent complètement opaque pour lui, mais quand il révèle qu’il prend des cours de schwyzertütsch, les Suisses allemands sourient avec un brin d’ironie laissant entendre que cette langue n’est pas faite pour les Welsches. Si on ajoute à cela le fait que ses interlocuteurs alémaniques « switchent » souvent au français quand il leur adresse la parole en hochdeutsch, on comprend un peu la lassitude du migrant romand à Berne.

Concernant ce dernier point, faisons l’effort de nous mettre à la place d’un locuteur alémanique qui se voit adresser la parole en allemand par un interlocuteur romand. Ce dernier semble extrêmement préoccupé par l’ordre, le genre et le cas des mots qu’il prononce. Ces traces d’autocontrôle de la production langagière vont apitoyer notre brave compatriote germanophone. Charitable, il passe au français pour retrouver une manière de parler plus détendue, plus favorable à l’échange et plus compatible avec l’ambiance d’une conversation. A l’inverse, si l’interlocuteur romand parvient à transgresser son apprentissage scolaire de l’allemand (par exemple en remplaçant par un discret « e », un peu similaire au « a/an » de l’anglais, tous les ein, eine, einen…), la conversation a toutes les chances de s’établir dans une langue qui ne sera ni le dialecte, ni le hochdeutsch, mais une approximation des deux. L’approximation, en math comme en langue, est parfois très utile à la communication.

 

(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 28 mars 2010)

21.03.2010

Remuez votre langue!

Du 20 au 28 mars, les quatre pays de la francophonie du nord (Belgique, France, Québec, Suisse) proposent une semaine de la langue française et de la Francophonie, courageusement rebaptisée en Suisse SLFF, non pas en hommage à la profession d’orthophoniste mais parce que c’est plus court. Cela fait 15 ans que la Suisse participe à cet évènement, sous l’impulsion de la Délégation à la langue française de la Conférence intercantonale de l’instruction publique des cantons romands et du Tessin (www.slff.ch).

Chaque pays organise sa semaine à sa façon, en proposant comme fil rouge 10 mots avec lesquels les locuteurs francophones en tout genre sont invités à faire joujou. Cette année, les Belges et les Suisses font mots communs avec crescendo, mobile, variante, remue-méninges, fuser, héliotrope, marche, hop et tourbilloner. Une seule différence : le pendulaire suisse devient un navetteur belge, régionalismes obligent. Cette mouture 2010 est inspirée par le thème du mouvement. Une manière de dire que la langue bouge et nous fait bouger, au sens propre comme au sens figuré.

Une autre préoccupation se fait jour dans la liste franco-québécoise, qui reprend les quatre premiers mots belgo-suisses, mais abandonne le mouvement pour proposer plutôt mentor, baladeur, cheval de Troie, escagasser, zapper et galère. Les communicants créatifs lancent une galère contre ce cheval de Troie qu’est l’anglais en diffusant mentor (destiné à remplacer coach) et baladeur (terme officiellement recommandé d’abord pour walkman et maintenant pour Ipod)… Tout en montrant diplomatiquement que les anglicismes ne sont pas exclus par principe puisque le verbe « zapper » (anglais to zap) est en bonne place sur la liste ! Quant à escagasser, c’est un emprunt à la langue provençale qui proclame l’ouverture du français aux langues régionales. Une politique linguistique en 6 mots en quelque sorte. Fallait le faire.

 

(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 21 mars 2010)

 

www.slff.ch

12.03.2010

Hip hop enjaillement

 

Le frottement des langues a toujours produit des langages mélangés, généralement violemment combattus par les puristes, mais aujourd’hui revendiqués comme tels, notamment par les jeunes créateurs (rappeurs, slameurs). Le nouchi de Côte d’Ivoire est une de ces langues créées par frottement, défendue et illustrée par la rappeuse ivoirienne Nash, qui précise que « le nouchi, c'est aussi et surtout les gestes qui accompagnent chaque mot ». Cet idiome est mentionné depuis une trentaine d’années par les habitants d’Abidjan, la capitale économique de la Côte d’Ivoire. Langue de la rue, parlée principalement par les nombreux jeunes nés dans les « glôglô » (les quartiers défavorisés), le nouchi conjugue plusieurs langues africaines de la région, avec le français comme langue de base et l’anglais comme ressource supplémentaire. « Faut blè-blè » (calme-toi) associe français et baoulé ; « Ya fohi » (pas de problème) est une expression malinké. On trouve aussi dans le nouchi les phénomènes typiques du français parlé, comme la troncation : un po est un policier ; un mando, un commando ; un pa, un parking. Et les métaphores sont savoureuses: un sous-préfet est un conducteur de bus (leurs uniformes sont semblables) ; basilique est le nom donné à la bouteille de bière d'un litre (la plus grosse qu'on puisse acheter) et « mets pas les sciences » signifie arrête de déconner… Les suffixes de l’anglais permettent de créer du vocabulaire: sur le modèle de taximan, sont forgés zraman (fumeur de marijuana) ; tchéman (dealer) ou débalousman (pickpocket). Et l’anglais peut aussi se retrouver francisé: on « s’enjaille » (on s’amuse) est issu du verbe enjoy et Nash a popularisé le « hip hop enjaillement ».

A la fois combattu par les enseignants ivoiriens et utilisé par les politiciens pour faire branché, le nouchi est à l’image du monde actuel : entre le local et le global.

 

(Chronique du Matin Dimanche, 14 mars 2010).

 

Un échantillon du rap de Nash

http://www.myspace.com/nashnouchy

07.03.2010

La publicité ne passera pas par moi

Il y a quelques années, Google a râlé parce qu’on dénaturait sa marque en la faisant passer par la moulinette de la langue pour néologiser à tout vent. Google, c’est en fait Google®, et les inventeurs des verbes googler, du nom googlage, de l’adverbe googlement et de l’adjectif googlable ont été priés de surveiller leur langage. En vain, puisqu’aujourd’hui ces termes sont largement attestés sur la Toile, comme dans nos échanges quotidiens.

Les vendeurs en tout genre n’aiment donc pas qu’on attente à l’intégrité linguistique de leurs marques, mais ils ont toutes les astuces pour les faire circuler en dehors du genre publicitaire clairement identifié comme tel. Il s’agit de vous exposer aux produits alors que votre attention est attirée par autre chose. Cette stratégie marketing appelée « placement de produits » se fait beaucoup au cinéma. Il paraitrait même que ça augmente l’efficacité de la pub : votre cerveau enregistre à votre insu et vous prédispose à acheter la marque en question. Tout est bon pour augmenter les bénéfices des actionnaires.

En lisant le dernier de roman de Philippe Djian, Incidences, je me suis demandé si le placement de produits n’avait pas gagné la littérature. Voitures, cigarette, médicaments, cosmétiques… Il y a tellement de marques que, forcément, ça éveille des soupçons. S’agit-il d’une stratégie stylistique ou commerciale ? Touche-t-il chaque fois qu’il cite ? Mystère…

Mais le pompon en matière de publicité clandestine est atteint avec le *Schtroumpf Learning Center (*pseudonyme) qui vient d’ouvrir ses portes à Lausanne. Il ne s’agit plus seulement de voir en vous une cible potentiellement acheteuse, mais aussi de vous transformer en support de diffusion sonore ou visuel, en vous obligeant à dire ou à écrire schtroumpf chaque fois que vous parlez de la médiathèque de l’EPFL.

Comme le sida, ça ne passera pas par moi !

 

(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 7 mars 2010)

 

 

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