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11.04.2010

Des classements et des genres

Dans la liste marteau, scie, buche, hache, quel est l’intrus, selon vous? Vous retirez buche ? Alors vous faites preuve d’un penchant au classement d’étiquettes en dehors de tout contexte réel. Vous ordonnez le monde selon la langue et vous avez une catégorie « outils ». C’est une manière de faire, mais il y en a une autre. En enlevant marteau, vous faites preuve d’une logique plus orientée vers l’action que vers le classement: c’est votre expérience du monde qui vous permet de savoir que pour faire des buches, une scie et une hache sont plus utiles qu’un marteau. Cette façon de regrouper les mots est tout aussi valide que la première, et le fulfulde nous en fait la démonstration.

Le fulfulde est la langue des Peuls, éleveurs de bétail d’Afrique de l’Ouest. Elle se distingue par une organisation de son lexique en plus de 20 genres, à côté desquels les deux du français font un peu rikiki. Un genre regroupe notamment les mots « vache » (nagge nge), « soleil » (naange nge) et « feu » (yiite nge). Quelle est la logique de ce classement? se demandent les linguistes occidentaux. Certains invoquent un culte solaire bovin très ancien qui expliquerait l’assemblage de ces mots… mais d’autres ont une explication pratique plus simple: la vache est centrale dans l’économie et l’alimentation des Peuls, l’existence d’un genre (les noms qui ont nge comme article) marque cette importance dans la langue. Et quand on sait que les comportements de ces animaux sont influencés par le soleil (quand il se lève, elles vont s’abreuver et se nourrir) et le feu (quand les bergers allument le feu à la tombée de la nuit, les vaches s’en approchent), et que la lumière se dit jay nge, on saisit pourquoi ces mots font partie d’une même catégorie. Le genre témoigne ainsi de l’expérience du monde… Comme l’ont compris celles et ceux qui militent pour la féminisation de la langue!

 

(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 11 avril 2010)

Commentaires

Passons sur la notion de "féminisation de la langue", qui est quand même vague... (je me souviens d'une collègue qui associait le genre du mot "ordinateur" au fait qu'il lui apportait pas mal d'embrouilles dans l'exercice de sa profession). Qu'il suffise de dire que le genre n'a pas grand-chose à voir, linguistiquement, avec le sexe: en quoi une chaise est-elle plus "femme" qu'un tabouret?

Question genre, l'anglais est aussi instructif: un pour ce qui est VRAIMENT féminin, un pour ce qui est VRAIMENT masculin, et un pour ce qui est VRAIMENT tout le reste... à quelques exceptions près.

"Quel est l'intrus", dites-vous... question DIFFICILE! On pourrait vous répondre:

- Bûche (avec circonflexe) parce que c'est l'objet qu'on taillade avec les trois autres;
- Bûche, parce que c'est le seul truc comestible (en particulier à Noël);
- Marteau, parce que c'est le seul mot masculin (et que c'est le seul de la liste à avoir plusieurs syllabes);
- Marteau, parce que c'est le seul substantif de la liste qui est couramment utilisé comme adjectif;
- Buche, qui est le seul à avoir bénéficié, tel que vous l'écrivez, des mansuétudes des recommandations orthographiques;
- Scie, parce qu'elle est le seul objet à avoir des dents;
- Hache, parce que c'est le seul mot qui, dans la liste, comprend deux H (ce qui est pratique au Scrabble).

Comme quoi, même si l'on peut facilement classer mes suggestions entre forme et fond, ce genre de question est révélateur... et, accessoirement, est (ou devrait être) évité dans tout jeu de société impliquant des quiz. Jean-Pierre Foucault, ambassadeur français d'un jeu mondialement connu, doit en savoir quelque chose...

Ecrit par : Daniel Fattore | 11.04.2010

Féminisation de la langue: par cette formule elliptique, je faisais références à la féminisation des noms de métier, de fonction, etc. ainsi qu'à la féminisation du discours (celles et ceux...). Je suis pour, désolée (:-)
L'argument du genre indépendant du sexe n'est pas valable lorsqu'on réfère à des personnes: il y a bien une tendance à marquer linguistiquement le genre du référent humain, comme le montrent les pronoms il/elle, he/she, er/sie, el/ella... La théorie du masculin genre non marqué n'est pas une théorie neutre, mais une théorie de grammairiens mâles. Comme le montre la classe nominale "vache" en fulfulde, le genre peut être motivé, il n'est donc pas forcément arbitraire (mais souvent il l'est).
Quant à la question de l'intrus, d'accord! Mais les deux manières de classer que j'ai illustrées sont bien connues des psychologues qui l'utilisent pour tester le niveau langagier des enfants, par exemple. La classification "linguistique" est réputée être plus abstraite que la classification "expériencielle" (ou épisodique). Dans les années 1970, on montrait que les enfants des classes populaires avaient plus facilement recours à ce dernier type de classification... de là à dire qu'elle était l'indice d'un développement langagier moins poussé, c'est un pas qui a été franchi par certains. Il n'y a pourtant aucune raison valable de soutenir cela, c'est un pur effet de l'ethnocentrisme des savants (qui enlèvent bien sûr "buche" plutôt que "marteau", vu qu'ils sont plus habiles en écriture qu'en bucheronnage!) C'est pour cela que je n'ai retenu que ces deux manières, mais il y en a d'autres.
Et enfin, oui, buche, car je mets en pratique les Rectifications de 1990. Encore une fois, désolée (:-).

Ecrit par : marinette matthey | 12.04.2010

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