« 2010-03 | Page d'accueil
| 2010-05 »
24.04.2010
Volcan et purisme islandais
Je viens de passer un certain temps à essayer d’identifier les sons d’Eya-fjalla-jökul (ile-montagne-glacier), mais je renonce. Selon les modèles donnés sur la Toile, j’entends éyafiatlayeukeutch ou alors aïafyatlayeukutel, mais je ne sais pas si un Islandais s’y retrouverait. Cette entrée en matière n’est qu’un prétexte pour vous parler des Islandais et de leur langue, dont ils prennent grand soin, tout en apprenant le danois et l’anglais à l’école. Langue nordique, cousine un peu éloignée des autres langues scandinaves, l’« íslenska » est une donc une langue germanique. Il parait que les Islandais peuvent comprendre les Danois, les Norvégiens et les Suédois, mais que l’intercompréhension ne fonctionne pas dans l’autre sens, l’islandais ayant conservé un lexique très spécifique. La langue bénéficie en plus d’une veille attentive, grâce à ses commissions de terminologie qui proposent systématiquement des mots cousus mains pour les nouveautés. Ainsi, pour le mot « ordinateur » (également créé par une commission de terminologie en français, soit dit en passant), les terminologues ont associé völva («devineresse », celle qui peut dire ce qui est caché) et le préfixe t- (qu’on trouve dans útreikning, le calcul) pour inventer le terme tölva : le féminin divinatoire opposé au grand ordonnateur masculin… L’imaginaire linguistique des Islandais m’est bien sympathique. Autre exemple, plus ancien, de cette belle créativité : alors que toutes les langues européennes ont repris le préfabriqué grec pour désigner le téléphone (telefoon, teléfono, телефон…), l’islandais a osé la récupération lexicale en époussetant un vieux sími (lien ou messager) tombé dans l’oubli, qui signifie donc aujourd’hui « téléphone ». Et il parait que ça marche, ces créations sont adoptées et même attendues par le peuple, qui refuse les anglicismes et vénère ses terminologues comme de vieux sages !
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 25 avril 2010)
Une bonne partie de l'info nécessaire à cette chronique provient du site de Jacques Leclerc sur l'aménagement linguistique dans le monde
18:44 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
18.04.2010
bon, oui, alors, euh, comment dire?
Ce n’est pas la première fois que je reçois un petit mot de quelqu’un qui exprime son agacement au sujet du euh dans la parole. « Je suis toujours choqué d’entendre à la radio et à la télévision des personnalités importantes, politicards, artistes, professeurs, etc. qui ne sont pas capables d’exprimer trois mots sans placer un euh ! » m’écrit ainsi un lecteur escagassé.
Je ne nie pas que la trop grande fréquence de euh ou l’allongement démesuré de sa voyelle puisse devenir gênant, mais j’aimerais quand même réhabiliter la réputation de cette particule verbale, pour trois raisons. Primo, elle prouve que la personne qui s’exprime est en train de réfléchir à ce qu’elle dit. À l’heure des « éléments de langage » préparés par des communicants à l’intention d’un personnel politique qui les débite par cœur devant les caméras, c’est rassurant : la garantie que le discours n’est pas entièrement préfabriqué, en quelque sorte. Secundo, la règle de base de tout échange est que l’on parle chacun son tour. Cette alternance est réglée par deux principes : on attend que l’autre ait fini de parler avant de prendre la parole, mais on évite de laisser un silence après qu’il a fini de parler. De ce point de vue, euh est bien pratique. Il vous permet d’occuper le terrain pendant que vous réfléchissez à ce que vous dites. Si rien ne sort de votre bouche pendant que vous travaillez à la mise en mots, vous allez vous faire piquer la parole en vertu de la règle « pas de silence entre les tours » ; euh vous permet donc de garder la parole. Et tertio, les euh permettent à votre interlocuteur de voir où vous voulez en venir, d’anticiper votre propos, voire de suggérer les paroles que vous cherchez. Cette collaboration dans la fabrication du discours améliore l’intercompréhension. Ces trois raisons font de euh un lubrifiant discursif dont on ne saurait se passer.
(Chronique du Matin Dimanche, édition du 18 avril 2010)
08:22 Publié dans Analyse de discours | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
11.04.2010
Des classements et des genres
Dans la liste marteau, scie, buche, hache, quel est l’intrus, selon vous? Vous retirez buche ? Alors vous faites preuve d’un penchant au classement d’étiquettes en dehors de tout contexte réel. Vous ordonnez le monde selon la langue et vous avez une catégorie « outils ». C’est une manière de faire, mais il y en a une autre. En enlevant marteau, vous faites preuve d’une logique plus orientée vers l’action que vers le classement: c’est votre expérience du monde qui vous permet de savoir que pour faire des buches, une scie et une hache sont plus utiles qu’un marteau. Cette façon de regrouper les mots est tout aussi valide que la première, et le fulfulde nous en fait la démonstration.
Le fulfulde est la langue des Peuls, éleveurs de bétail d’Afrique de l’Ouest. Elle se distingue par une organisation de son lexique en plus de 20 genres, à côté desquels les deux du français font un peu rikiki. Un genre regroupe notamment les mots « vache » (nagge nge), « soleil » (naange nge) et « feu » (yiite nge). Quelle est la logique de ce classement? se demandent les linguistes occidentaux. Certains invoquent un culte solaire bovin très ancien qui expliquerait l’assemblage de ces mots… mais d’autres ont une explication pratique plus simple: la vache est centrale dans l’économie et l’alimentation des Peuls, l’existence d’un genre (les noms qui ont nge comme article) marque cette importance dans la langue. Et quand on sait que les comportements de ces animaux sont influencés par le soleil (quand il se lève, elles vont s’abreuver et se nourrir) et le feu (quand les bergers allument le feu à la tombée de la nuit, les vaches s’en approchent), et que la lumière se dit jay nge, on saisit pourquoi ces mots font partie d’une même catégorie. Le genre témoigne ainsi de l’expérience du monde… Comme l’ont compris celles et ceux qui militent pour la féminisation de la langue!
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 11 avril 2010)
10:07 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
02.04.2010
A quelque chose malheur est bon
Ce proverbe s’applique bien à l’orthographe du français qui n’est pas une sinécure, comme chacun le sait. Il n’est pas facile de l’apprendre et même les adultes à l’aise dans l’écriture ne sont jamais à l’abri des fautes dites d’expert, justement, comme les accords de proximité (« je les appellent »). C’est qu’à force de mettre en place des automatismes pour tracer ou taper « s » ou « ent » dès qu’un pluriel s’annonce, il arrive que ces réflexes fonctionnent trop bien.
A cela s’ajoute que le trajet du scripteur au lecteur s’est fortement réduit aujourd’hui. On écrit soi-même des courriels plutôt que de dicter des lettres à son secrétaire, et nous sommes de plus en plus nombreux à contribuer à l’accroissement de la couche de mots sur la Toile. Et enfin, on ne se relit pas beaucoup. En conséquence, la variation graphique explose et l’inquiétude gagne les entreprises qui ont peur pour leur image. Certaines commencent à engager des « coachs en orthographe » pour assurer la formation continue de leurs cadres désormais privés de secrétaire.
Le coaching en orthographe est bien sûr une appellation plus sexy que « stage de remise à niveau », mais le principe est le même. Durant quelques jours de formation, les stagiaires revoient les grands monuments orthographiques du français : l’accord du participe passé (ah !), surtout celui des verbes pronominaux (oh !), et aussi tous les bons vieux trucs et astuces pour ne plus confondre infinitif et participe passé dans les verbes du premier groupe (il suffit de remplacer par mordre/mordu ou vendre/vendu, mais oui, vous ne vous en souveniez plus?), etc.
On ne va pas bouder sur l’avènement d’un nouveau métier. La difficulté du français permet de créer une activité économique ? Tant mieux ! Mais ce n’est pas de bon augure pour l’évolution de l’orthographe: pourquoi vouloir réformer une poule aux œufs d’or ?
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 4 avril 2010)
14:13 Publié dans Orthographe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




