22.05.2010
Une petite dernière pour la route
Il y a deux ans, le botellón, rituel festif venu d’Espagne, a fait son apparition en Suisse. Tous les médias en parlaient, en général pour évoquer les aspects inquiétants de ces rassemblements de jeunes. L’origine espagnole du mot était bien visible, on écrivait botellón, botellones, même si le ó avait un peu tendance à perdre son accent. Seuls La Liberté et Le Courrier ont parlé de «bouteillons»!
C’est au tour de la France d’être confrontée à cette nouvelle manière de se rencontrer en faisant la fête, mais le terme « bottelon » a disparu. Les médias hexagonaux parlent d’« apéro géant », et toute référence à l’invention espagnole qui matérialise en centaines de bouteilles vides et autres déchets abandonnés l’ampleur des réseaux sociaux sur Internet est gommée. Pourquoi ? Je ne pense pas qu’une commission de terminologie se soit prononcée sur l’équivalent officiel de ce terme espagnol. Il faut plutôt voir dans cette traduction une solution pratique permettant d’éviter d’aller chercher un caractère absent des claviers français (le ó de ón), manipulation qui fait perdre un temps fou, et d’éviter aussi d’utiliser un mot « qui n’existe pas en français » (botellon). Ce choix est un indice de la conscience normative et monolingue des rédacteurs français. Elle est nettement plus élevée que celle des journalistes suisses, davantage accoutumés à la diversité linguistique par le fait même qu’ils sont citoyens d’un pays plurilingue.
Il me reste maintenant 400 caractères pour lancer un dernier clin d’œil aux habitué-e-s de cette chronique… « Changement d’herbage réjouit les veaux » dit un proverbe berrichon. Changement de cheptel des chroniqueurs augmentera peut-être le lectorat du Matin Dimanche a dû se dire Ariane Dayer. C’est donc la dernière. Merci à toutes celles et tous ceux qui m’ont envoyé des commentaires, posé des questions, complimentée, engueulée… et banzaï !
Dernière chronique, parue dans le Matin Dimanche, 23 mai 2010.
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16.05.2010
Welches et Teutons, même combat
Le thème de la Suisse plurilingue qui se déglingue — titre du dernier ouvrage de José Ribeaud — n’est pas nouveau. Quand il parle de Suisse plurilingue, l’auteur entend bien sûr le plurilinguisme officiel, dûment « stèmpfé » par la Constitution fédérale (de l’allemand Stempel, le timbre, pour celles et ceux qui ne comprendraient pas ce joyeux et sonore emprunt régional). Le multilinguisme réel, celui qui s’entend dans les transports publics et qui manifeste la diversité de la population dans son ensemble est hors sujet.
Le plurilinguisme suisse, donc, serait menacé par une nouvelle vague dialectale. Revoici l’éternelle complainte des Romands, qui ne prennent jamais autant conscience de leur statut de minorité qu’en entendant parler la langue propre de leurs concitoyens majoritaires (oui, j’ai bien écrit « langue propre », expression inventée par les Catalans pour désigner leur idiome, le catalan). Et je pense que c’est avant tout parce qu’il met en exergue leur statut de minoritaires que la plupart des Romands préfèrent rester sourds au suisse-allemand.
Mais il y a du nouveau. Les francophones ne sont plus seuls dans le camp de la minorité opprimée : ils sont rejoints par les migrants allemands. L’emploi de la langue locale en Suisse alémanique, regrette José Ribeaud, sert maintenant à marquer une certaine hostilité envers ces derniers, le dialecte devient une arme de discrimination et d’exclusion. Face à un Suisse alémanique, ou un groupe de Suisses alémaniques s’exprimant en schwyzertütsch, le Vaudois ayant laborieusement appris l’allemand à l’école, comme le natif de Leipzig, se sentent pareillement exclus et discriminés, et ils se retrouvent côte à côte pour défendre leurs intérêts linguistiques. Cette alliance des Welches avec l’étranger pour réclamer l’utilisation du hochdeutsch pourrait bien être perçue comme une félonie par les Zurichois !
(Chronique du Matin Dimanche,16 mai 2010)
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09.05.2010
Greffe de mots
Fin mars, les résultats d’un concours organisé par le secrétariat d'Etat français chargé de la Coopération et de la Francophonie ont été largement médiatisés. Ce concours avait pour but de trouver des équivalents français à des termes anglais employés dans le domaine des nouvelles technologies. Le jury a notamment retenu ramdam, infolettre, éblabla (ou tchatche) comme équivalents de buzz, newsletter et chat. Les réactions des internautes face à ces créations ont été pour la plupart négatives, souvent sur le registre « non mais ils n’ont vraiment rien d’autre à faire que proposer des mots qui de toute façon ne seront jamais adoptés ? ». D’autres trouvent ridicule de remplacer l’anglicisme buzz par un emprunt à l’arabe (ramdam vient de ramadan et évoque la chaleur des réjouissances nocturnes de la fête religieuse musulmane). D’autres encore s’interrogent sur la légitimité de telles décisions. Qui a le droit de décider des mots à utiliser ? Dans les jours qui ont suivi les résultats du concours cependant, de nombreux journalistes ou animateurs se sont repris à chaque fois qu’ils utilisaient le terme buzz, en signalant que désormais il fallait parler de ramdam… puis on a passé à autre chose. Six semaines après, tout le monde a oublié cette tentative d’infléchir l’usage et à mon avis ramdam a peu de chance de se diffuser comme équivalent de buzz, à l’inverse de courriel qui parvient à concurrencer email ou mail. Ce dernier terme — courriel — est l’abréviation de courrier électronique. Il a été proposé par les Québécois dans les années 90, puis est devenu en France la traduction officielle de e-mail en 2003. Il se diffuse peu à peu dans l’usage, écrit tout au moins, et devient un mot comme un autre. La greffe terminologique semble avoir pris pour ce terme artificiellement construit, mais les risques de rejet me semblent élevés pour les gagnants du concours Francomot.
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 9 mai 2010)
00:05 Publié dans néologie | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
01.05.2010
L'anglais pour servir le Boss
Mon dieu ! Même l’église catholique française s’y met. Dans une campagne de communication à 250'000 euros qui durera jusqu’au 5 mai, on voit partout la figure épanouie d’un joli jeune homme, portant un paletot vert pomme piqué d’un badge jaune « Jesus is my Boss » sur le revers. Cool ! Notez la majuscule quand même. Ce n’est pas n’importe quel boss. Cette campagne est lancée pour tenter de recruter de nouveaux prêtres, jeunes et célibataires (attention, masculin spécifique et non générique). L’église catholique doit en effet faire face à une grave pénurie de main-d’oeuvre. Le jeune homme blanc et blond vous montre toutes ses dents et vous regarde d’un air franc et enjoué. Un « why not » en jaune et blanc semble répondre à l’inscription du badge et devrait inciter quelques garçons à se dire « oui, en fait, pourquoi pas moi ? ». Frédéric Fonfroide de Lafon, directeur de l’agence spécialisée dans la publicité religieuse qui a conçu la campagne, veut surtout interroger et interloquer le public. À voir l’écho dans les médias, et à défaut de susciter des vocations, M. Fonfroide réussit au moins à faire parler de sa campagne. Ce qui est délicieux, c’est que le slogan destiné à recruter de futurs prêtres catholiques est emprunté aux outils de propagande des églises évangéliques. Il peut être arboré en casquette, en T-shirt ou en écusson à côté de « Team-Jesus » ou « I ride for Jesus », entre autres.
Non mais vous imaginez la tête de Calvin et de Farel, et surtout celle du pape Léon X qui a excommunié Luther, si on leur avait dit que la sainte Église catholique universelle, 500 ans après la Réforme, finirait par s’inspirer des techniques de diffusion de la bonne nouvelle mises au point par des antipapistes ? La morale de tout cela est que la langue américaine et le marketing sont plus efficaces que Benoit XVI pour rapprocher les Catholiques et les Protestants.
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 2 mais 2010)
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