24.01.2010
Politiques et politiciens
Est-ce que vous partagez le même sentiment que cette lectrice qui me demande, ô lecteur, lectrice dominicale si l’emploi du nom politique a tendance aujourd’hui à se substituer à celui de politicien ? Si c’est le cas, les puristes devraient se réjouir car, pour une fois, c’est l’anglicisme qui reculerait devant une forme plus ancienne et directement issue du latin. Banzaï !
« Politique » est d’abord un adjectif (XIVe siècle), emprunt savant au latin politicus, formé sur polis (la cité en grec). Le nom apparait au XVIe, mais il désigne d’abord un officier de police! Durant les guerres de religion, « politique » se spécialise dans le sens de « membre d’un parti qui n’entend se consacrer qu’aux questions politiques et non religieuses ». Puis on le retrouve régulièrement dans le sens qu’il a aujourd’hui, parfois avec une nuance ironique, par exemple chez Mérimée (« Ils font la paix! s'écrièrent les politiques du village ») ou chez Zola (« Les politiques du cercle du commerce se regardaient d'un air perplexe »).
« Politicien » est plus récent. C’est un emprunt de la fin du XVIIIe à l’anglais politician, qui a d’abord la nuance péjorative de « politicard ». Il est encore recensé uniquement dans ce sens dans l’édition 1907 du petit Larousse. Et il n’a pas entièrement perdu cette connotation aujourd’hui, ce qui explique le succès de la forme concurrente, plus neutre (même si — la politique étant ce qu’elle est — les deux termes auront toujours des emplois ironiques et dépréciatifs).
Le nom « politique » a encore un autre avantage : il est épicène. Le Larousse 2010 lui consacre une entrée individuelle « personne qui s’occupe des affaires publiques », sans spécifier son genre. On en déduit qu’il peut s’utiliser au féminin, comme le faisait d’ailleurs Cocteau (« Tu es comme tante Léo, une grande politique »). C’est pas une bonne nouvelle, ça ?
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 24 janvier 2010)
Sources: Robert historique et Trésor de la langue fançaise infomatisé
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17.01.2010
Elohim, Dieu, Allah, etc.
Nommer la divinité unique des religions monothéistes ne va pas de soi. À première vue, les chrétiens parlent de Dieu et les musulmans d'Allah, mais… les chrétiens arabophones invoquent Allah, et Jésus est le fils d’Allah dans la Bible en arabe !
Dieu traduit-il Allah et réciproquement ? Dieu et Allah peuvent-ils être considérés comme une même entité vénérée sous différents noms et selon les différents cultes des religions monothéistes? C'est ce que Bush père avait en son temps eu l'imprudence de dire : « Musulmans, juifs, chrétiens, je crois que nous adorons le même Dieu». Profonde consternation chez les évangéliques américains: un sondage révéla que 79% de leurs dirigeants réprouvaient l’opinion présidentielle.
Du point de vue étymologique pourtant, l’arabe allah et l’hébreu elohim (le nom de la divinité dans l’ancien testament) sont bien apparentés ; et pour beaucoup de musulmans, qui se basent sur le Coran, Allah et Dieu ne font qu’un.
Ce n’est pas l’avis du gouvernement malaisien qui a décrété en mai 2009 l'interdiction d'imprimer le nom d'Allah dans les publications chrétiennes, pour ne pas semer le trouble et la confusion chez les musulmans (60% de la population). Les chrétiens malaisiens ont contesté ce décret, et la Haute Cour du pays leur a donné raison le 31 décembre dernier. Les activistes musulmans l’ont alors très mal pris et combattent cette décision de justice en manifestant sous des pancartes, dont l’une proclame : « L'hérésie prend naissance dans la mauvaise utilisation des mots ».
C’est tout un rapport au langage et à la réalité qui se joue dans cette confrontation. Pour les idéologues fondamentalistes de tout bord, les mots disent le vrai. Pour les autres, la langue permet d’abord d’interroger la réalité avant de dire la vérité. Inutile de dire qu’il est plus facile de dialoguer avec les seconds qu’avec les premiers.
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 17 janvier 2010).
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09.01.2010
Management à hue et à dia
À la tête de la Poste, Claude Béglé fait claquer son fouet avec énergie et détermination : « Hue, en avant vers la multinationale ! ». Des « Holà ! Ho ! » s’élèvent pour tenter de freiner l’attelage. Cette image équestre est inspirée par l’étymologie car management et manège sont de la même famille.
Management, dérivé de to manage, est emprunté à l’anglais il y a plus de 100 ans; le verbe qui signifie « diriger, entrainer » est emprunté à l’italien maneggiare « diriger, mener un cheval » (littéralement « mettre en main » ; un cheval est en main lorsqu’il accepte physiquement et psychologiquement le guidage du cavalier). Manège et management sont donc tous les deux empruntés à l’italien, et manus (la main) est à la base de ces termes. Manéger, l’équivalent de to manage a brièvement été attesté en français aux alentours de 1600, mais n’a fait que passer.
En clair, on a donc au départ un verbe qui désigne le geste technique de la mise en main d’un cheval en italien. Comme tous les militaires s’inspirent de l’école italienne d’équitation à la Renaissance, la terminologie propre à cette langue se diffuse en français et en anglais. En français, maneggiare donne manège, on reste dans le domaine de l’équitation. En anglais, le mot fait des petits. Le nom Manager est attesté depuis la fin du XVIe siècle, d’abord avec le sens général de « celui qui s’occupe de quelque chose », puis, un siècle plus tard environ, il désigne le responsable d’une entreprise ou d’une institution. De manager, on passe à management, d’abord « action d’entrainer », puis « gestion d’une entreprise ». Les modèles anglais du sport et de l’économie se répandent dès la fin du XIXe siècle et les deux termes repassent au français. Aujourd’hui, manager et management doivent se trouver dans toutes les langues de la planète… mais tout est parti du dressage du cheval. Cela laisse songeur, n’est-ce pas ?
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 10 janvier 2010)
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02.01.2010
La souffrance au travail
Qu’elles en aient ou qu’elles en cherchent, le travail sera au centre des préoccupations de beaucoup de personnes en 2010.
L’évolution sémantique de « travail », comme celle de Arbeit ou de l’anglais labor vaut le détour. Au départ, ces mots évoquent des activités désagréables. En ancien français, le travail, c’est ce qui fait souffrir physiquement ou moralement. Le mot vient de tripalium, instrument de torture. À noter que l’anglais travel est de la même famille, ce qui montre qu’on ne voyage pas toujours pour le plaisir.
L’allemand Arbeit remonte à un ancien mot germanique arba qui signifie « valet ». Arbeit a aussi des connotations négatives durant tout le Moyen-Âge. Il signale la souffrance, le fait d’endurer. Ceux qui travaillent sont les pauvres et les subalternes. Quant à l’anglais labor, il laisse voir en transparence le latin labor, activité astreignante et pénible, qui aboutit à « labeur » et « labourer » en français, lavorare (travailler) en italien.
Mais ces connotations négatives vont peu à peu s’estomper. C’est d’abord la faute à Luther et à Calvin, qui font converger religion et sens des affaires pour fonder l’éthique protestante du travail. Travail et Arbeit se parent de vertus. Puis Adam Smith, théoricien du libéralisme économique du 18e siècle, en remet une couche : il est le premier à utiliser labor dans le sens positif de « ce qui doit être fait pour satisfaire ses besoins matériels ».
Aujourd’hui, on travaille en français, lavora en italien, arbeitet en allemand, et works en anglais. Work est de la même famille que l'allemand Werk (œuvre, ouvrage) et remonte à une racine indo-européenne *werg, qu’on retrouve dans le grec classique ergon : « énergie, action, travail » (ergonomie, ergothérapie). Work évoque davantage le plaisir que la souffrance, qui entache le travail dans la réalité actuelle comme dans l’étymologie.
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 3 janvier 2010)
Sources ici
On peut aussi lire La Condition de l'homme moderne de Hannah Arendt pour poursuivre la réflexion sur la différence entre l'oeuvre et le travail.
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26.09.2009
L'écrit vain
J’aime bien l’étymologie du mot « écrivain » me dit-elle doucement. Un écrit vain, cela montre bien toute la vanité de l’écriture.
Ah bon ? Elle a l’air tellement sûre de ses sources que j’ai subitement un doute. Oui, oui m’assure-t-elle, la personne qui m’a expliqué cette origine est tout à fait digne de confiance, c’est tout à fait sérieux. Sans accès à Internet qui nous permettrait de trancher illico, nous changeons de sujet de conversation. De retour chez moi, je me précipite sur Robert (l’historique). Il me rassure: écrivain provient d’un ancien escrivein, qui se rattache à la famille du verbe latin scribere (écrire). Le suffixe –ain est très courant en français. Parfois, on voit bien la base nominale (toulousain, dominicain, africain…), parfois elle n’est plus tellement identifiable comme dans suzerain ou parrain. Le mot doit donc se segmenter en écriv-ain et non en écri-vain. Quant à l’adjectif vain, il est l’aboutissement du latin vanus « vide, dégarni », et c’est une autre histoire.
Mais pourquoi sommes-nous attirés par cette fausse étymologie ? Originellement, écrivain a le même sens que scribe ou copiste. Etre écrivain consiste à écrire à la place d’un autre. Ce sens est conservé dans la locution « écrivain public », mais aujourd’hui un écrivain est « une personne qui compose des ouvrages littéraires » selon le Larousse. Ce qui est intéressant, c’est que copiste et scribe, les anciens synonymes d’écrivain, ont de nos jours des connotations péjoratives, connotations que l’on retrouve dans l’étymologie populaire « écrit vain », alors que la fonction de l’écrivain est prestigieuse…
En fait, c’est surtout le féminin « écrivaine » qui s’attire les railleries. Voici ce que disait cet idiot de Jules Renard dans son journal : « Les femmes cherchent un féminin à auteur : il y a bas-bleu. C'est joli, et ça dit tout. À moins qu'elles n'aiment mieux plagiaire ou écrivaine. »
(Chronique parue dans Le Matin Dimanche, 27 septembre 2009)
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29.08.2009
Otage
Dans le flot de paroles qui accompagne le clash politico-juridico-diplomatique Genève- Libye-Suisse, le mot otage tourbillonne. Si on y mettait encore des guillemets au début de l’affaire, toute précaution énonciative a disparu au fur et à mesure qu’elle s’est envenimée.
Ça ne se voit pas du premier coup d’oeil, surtout parce qu’il a perdu son h et qu’il n’a même pas de circonflexe pour rappeler le s, mais otage est de la même famille qu’hôte, hôtellerie, etc.
En traversant l’histoire, otage se charge de sens différents. Vers l’an mil, « prendre quelqu’un en ostage » signifie qu’on le loge. Voilà pour l’étymologie.
Comme les conflits sont très présents dans les affaires humaines, ostage désigne au Moyen-Age l’hôte forcé d’un souverain, hébergé contre son gré pour garantir que la partie adverse tiendra sa promesse ou exécutera le traité. Par extension, et dès la période de la Révolution française, toute personne privée de liberté et utilisée comme moyen de pression est appelée otage.
Pendant la deuxième guerre mondiale, en France, l’otage se conçoit en groupe. Ce sont des civils innocents (si possible juifs et/ou communistes) que les autorités allemandes d’occupation fusillent en guise de représailles des attentats « terroristes » (ceux de la Résistance, donc).
Dans les années septante, une nouvelle constellation discursive apparait. Le conflit israélo-palestinien donne lieu à différentes prises d’otages, toujours en groupes, tentatives désespérées d’exercer une pression sur les gouvernements. Le lien otage et terrorisme est consolidé par de nombreux bains de sang.
Aujourd’hui, cette association sémantique est toujours bien vivante, mais, à travers la surmédiatisation, les otages redeviennent des personnes individuelles (Florence Aubenas, Ingrid Betancourt…)
La prise d’otage, c’est toujours du chantage, et, à sa manière, le gouvernement libyen revitalise le sens du Moyen-Age.
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 30 aout 2009)
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