01.05.2010
L'anglais pour servir le Boss
Mon dieu ! Même l’église catholique française s’y met. Dans une campagne de communication à 250'000 euros qui durera jusqu’au 5 mai, on voit partout la figure épanouie d’un joli jeune homme, portant un paletot vert pomme piqué d’un badge jaune « Jesus is my Boss » sur le revers. Cool ! Notez la majuscule quand même. Ce n’est pas n’importe quel boss. Cette campagne est lancée pour tenter de recruter de nouveaux prêtres, jeunes et célibataires (attention, masculin spécifique et non générique). L’église catholique doit en effet faire face à une grave pénurie de main-d’oeuvre. Le jeune homme blanc et blond vous montre toutes ses dents et vous regarde d’un air franc et enjoué. Un « why not » en jaune et blanc semble répondre à l’inscription du badge et devrait inciter quelques garçons à se dire « oui, en fait, pourquoi pas moi ? ». Frédéric Fonfroide de Lafon, directeur de l’agence spécialisée dans la publicité religieuse qui a conçu la campagne, veut surtout interroger et interloquer le public. À voir l’écho dans les médias, et à défaut de susciter des vocations, M. Fonfroide réussit au moins à faire parler de sa campagne. Ce qui est délicieux, c’est que le slogan destiné à recruter de futurs prêtres catholiques est emprunté aux outils de propagande des églises évangéliques. Il peut être arboré en casquette, en T-shirt ou en écusson à côté de « Team-Jesus » ou « I ride for Jesus », entre autres.
Non mais vous imaginez la tête de Calvin et de Farel, et surtout celle du pape Léon X qui a excommunié Luther, si on leur avait dit que la sainte Église catholique universelle, 500 ans après la Réforme, finirait par s’inspirer des techniques de diffusion de la bonne nouvelle mises au point par des antipapistes ? La morale de tout cela est que la langue américaine et le marketing sont plus efficaces que Benoit XVI pour rapprocher les Catholiques et les Protestants.
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 2 mais 2010)
16:28 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
24.04.2010
Volcan et purisme islandais
Je viens de passer un certain temps à essayer d’identifier les sons d’Eya-fjalla-jökul (ile-montagne-glacier), mais je renonce. Selon les modèles donnés sur la Toile, j’entends éyafiatlayeukeutch ou alors aïafyatlayeukutel, mais je ne sais pas si un Islandais s’y retrouverait. Cette entrée en matière n’est qu’un prétexte pour vous parler des Islandais et de leur langue, dont ils prennent grand soin, tout en apprenant le danois et l’anglais à l’école. Langue nordique, cousine un peu éloignée des autres langues scandinaves, l’« íslenska » est une donc une langue germanique. Il parait que les Islandais peuvent comprendre les Danois, les Norvégiens et les Suédois, mais que l’intercompréhension ne fonctionne pas dans l’autre sens, l’islandais ayant conservé un lexique très spécifique. La langue bénéficie en plus d’une veille attentive, grâce à ses commissions de terminologie qui proposent systématiquement des mots cousus mains pour les nouveautés. Ainsi, pour le mot « ordinateur » (également créé par une commission de terminologie en français, soit dit en passant), les terminologues ont associé völva («devineresse », celle qui peut dire ce qui est caché) et le préfixe t- (qu’on trouve dans útreikning, le calcul) pour inventer le terme tölva : le féminin divinatoire opposé au grand ordonnateur masculin… L’imaginaire linguistique des Islandais m’est bien sympathique. Autre exemple, plus ancien, de cette belle créativité : alors que toutes les langues européennes ont repris le préfabriqué grec pour désigner le téléphone (telefoon, teléfono, телефон…), l’islandais a osé la récupération lexicale en époussetant un vieux sími (lien ou messager) tombé dans l’oubli, qui signifie donc aujourd’hui « téléphone ». Et il parait que ça marche, ces créations sont adoptées et même attendues par le peuple, qui refuse les anglicismes et vénère ses terminologues comme de vieux sages !
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 25 avril 2010)
Une bonne partie de l'info nécessaire à cette chronique provient du site de Jacques Leclerc sur l'aménagement linguistique dans le monde
18:44 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
11.04.2010
Des classements et des genres
Dans la liste marteau, scie, buche, hache, quel est l’intrus, selon vous? Vous retirez buche ? Alors vous faites preuve d’un penchant au classement d’étiquettes en dehors de tout contexte réel. Vous ordonnez le monde selon la langue et vous avez une catégorie « outils ». C’est une manière de faire, mais il y en a une autre. En enlevant marteau, vous faites preuve d’une logique plus orientée vers l’action que vers le classement: c’est votre expérience du monde qui vous permet de savoir que pour faire des buches, une scie et une hache sont plus utiles qu’un marteau. Cette façon de regrouper les mots est tout aussi valide que la première, et le fulfulde nous en fait la démonstration.
Le fulfulde est la langue des Peuls, éleveurs de bétail d’Afrique de l’Ouest. Elle se distingue par une organisation de son lexique en plus de 20 genres, à côté desquels les deux du français font un peu rikiki. Un genre regroupe notamment les mots « vache » (nagge nge), « soleil » (naange nge) et « feu » (yiite nge). Quelle est la logique de ce classement? se demandent les linguistes occidentaux. Certains invoquent un culte solaire bovin très ancien qui expliquerait l’assemblage de ces mots… mais d’autres ont une explication pratique plus simple: la vache est centrale dans l’économie et l’alimentation des Peuls, l’existence d’un genre (les noms qui ont nge comme article) marque cette importance dans la langue. Et quand on sait que les comportements de ces animaux sont influencés par le soleil (quand il se lève, elles vont s’abreuver et se nourrir) et le feu (quand les bergers allument le feu à la tombée de la nuit, les vaches s’en approchent), et que la lumière se dit jay nge, on saisit pourquoi ces mots font partie d’une même catégorie. Le genre témoigne ainsi de l’expérience du monde… Comme l’ont compris celles et ceux qui militent pour la féminisation de la langue!
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 11 avril 2010)
10:07 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
07.02.2010
Planifier sa santé
Les milieux anti-avortement de Suisse reprennent du poil de la bête. Les conseillers des plannings familiaux s’inquiètent : va-t-on voir réapparaitre la technique artisanale des aiguilles à tricoter ?
Arrêtons-nous le temps de cette chronique sur cette curieuse appellation de « planning familial »... Voilà une dénomination qui fleure bon le milieu du siècle passé, une époque où naissances et famille sont encore pensées ensemble, même si la sexualité est de plus en plus ouvertement dissociée des fonctions de reproduction de l’espèce. Le mot planning arrive en Europe avec les Américains, pendant la deuxième guerre mondiale. Le family planning, associé à la régulation des naissances, s’inscrit dans cette vogue de la planification. Les terminologues français recommandent « planisme familial », mais en vain. « Planning », comme « parking » et « camping » sont devenus des mots français.
Aujourd’hui, les adolescentes vont toujours au planning familial pour accéder à la contraception ou chercher de l’aide en cas de grossesse non désirée. Mais pour beaucoup d’entre elles, vie sexuelle et formation d’une famille sont deux choses totalement différentes, et c’est tant mieux. Le sens initial de « planning familial » est même devenu obscur pour certaines… il est parfois remotivé comme « lieu où l’on peut rencontrer des personnes en qui on peut avoir confiance », une sorte d’extension ou de substitut de la famille !
En Suisse, l’organisation faitière des centres de planning familial témoigne aussi de cette évolution des mentalités: son nom est « Fondation pour la santé sexuelle et reproductive ». L’idée de la famille a disparu au profit du concept de sexual and reproductive health (eh oui, encore l’anglais, et on notera au passage qu’ils ne se sont pas foulés pour la traduction).
C’est aussi cette évolution sociétale du sexe que les très chrétiens anti-IVG ont de la peine à avaler.
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 7 février 2010)
10:07 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
05.12.2009
De la question
S’il y a une chose que toutes les langues du monde permettent de faire, c’est bien de poser des questions. C’est même un des trois comportements verbaux fondamentaux de l’espèce humaine, les deux autres étant, premièrement, des demandes de faire (des ordres plus ou moins déguisés) et, deuxièmement, des affirmations ou commentaires divers sur le monde et la réalité qui nous entourent.
Plus largement, la question peut être considérée comme un comportement propre à toutes les espèces animales, y compris l’espèce humaine donc, dès lors qu’on considère qu’il s’agit d’une conduite exploratoire visant à saisir des informations dans et sur l’environnement. L’étude de la communication animale révèle que dans leurs comportements d’exploration, les animaux envoient des signaux (regards, postures, flairage…) qui servent, d’une part, à afficher leur identité et leur état psychophysiologique du moment et, d’autre part, à se renseigner sur l’identité et les dispositions du ou des congénères qu’ils rencontrent.
Ces activités de prise d’information ont principalement pour but de contrôler le milieu et de voir à qui on a affaire lorsqu’on rencontre des congénères du même environnement.
Replacée dans le cadre de l’éthologie, la question posée lors de la votation sur les minarets peut être vue comme une sorte de flairage entre individus. Il s’agit en effet d’une conduite exploratoire sous forme de signal lancé par les initiants à l’intention de leurs congénères. Ce signal exprimé par une question exprime une identité (plutôt ethnocentrique) est un état psychophysiologique (plutôt xénophobe) et le moins qu’on puisse dire est que la réponse vient rassurer tout le monde: l’environnement est bien largement peuplé et contrôlé par des individus qui pensent majoritairement la même chose.
Beaucoup d’animaux font pipi pour marquer leur territoire, les Suisses votent.
(Chronique parue dans le Matin Dimanche, 6 décembre 2009).
Cette chronique est inspirée par le début d'un vieux texte (1. La question de l'animal à l'homme) de l'éthologue J. Cosnier. Il s'intitule "Les gestes de la question" et est publié dans La question ouvrage collectif dirigé par Catherine Kerbrat-Orecchioni (au PUL, 1991).
18:11 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (9) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note




